En ermite ou en pèlerine

Le Comte Ory

Par Yvan Beuvard | mer 17 Octobre 2018 | Imprimer

La croisade a privé les dames de leurs époux et le Comte Ory de son père. Les frasques du jeune sont connues et il convoite la Comtesse Adèle, qu’aime le page Isolier. Le travestissement du Comte Ory en ermite, démasqué, puis en pèlerine, avec ses compagnons de débauche (se prétendant poursuivis… par le Comte Ory), leur permet d’entrer au château par une nuit d’orage. Le retour opportun des maris évitera les outrages et Isolier pourra à loisir jouer Chérubin auprès de la Comtesse.

Opéra comique, comme annoncé par la partition, ou opéra,  puisque dépourvu de dialogues parlés,  voilà qui importe peu pour cette oeuvre singulière. Ignorerait-on que son matériau musical original se réduit à peu, que rien ne laisserait deviner les emprunts, les coutures, les adaptations, les arrangements qui ont présidé à son écriture. Ainsi, la musique et l’action du premier acte, recomposé, ne diffèrent-ils pas de celles du second, original pour l’essentiel. Ni opéra comique, ni opéra bouffe, mais ouvrage singulier, qui sert à merveille le livret du vaudeville qui en précéda la réalisation, le Comte Ory a retrouvé le chemin de nos scènes. Et rien ne justifie qu'il demeure encore marginal par rapport aux chefs-d’œuvre de Rossini.

Un Rossini dont, seuls, deux solistes sont d’origine italienne, sans aucun interprète français, bien que chanté dans notre langue, avait de quoi laisser perplexe. Malmö n’est pas Pesaro, encore que… plus l’ouvrage se déroule, plus nos préventions s’amenuisent ou disparaissent, tant les qualités l’emportent sur les faiblesses. Commençons donc par ces dernières. La maîtrise relative de la langue est un handicap qui rend souvent précieux le sous-titrage en français, nous en reparlerons. La distribution va du meilleur au passable (deux seconds rôles), ce qui n’est pas vraiment un obstacle à notre bonheur. Pour le reste, un orchestre splendide, nerveux, nuancé, aux couleurs séduisantes, magistralement conduit par Tobias Ringborg, voilà qui est essentiel. Ajoutez une mise en scène inventive à souhait, de Linda Mallik, dans des décors géométriques surprenants, mais utilisés judicieusement, des costumes très composites, colorés, où tous les hommes portent une cotte de maille, et les femmes des parures originales et seyantes, sans oublier des éclairages adéquats, et vous aurez déjà d’autres motifs de satisfaction. Des chanteurs, solistes ou artistes du chœur, que la direction mue en d’authentiques comédiens, voilà qui conforte les raisons de notre plaisir. Gardons le meilleur pour la fin : le chant rossinien est servi par les quatre premiers rôles de façon exemplaire. Leonardo Ferrando, rare en France, est un Comte Ory parfait, par la voix, le physique et le jeu facétieux. Les nombreux aigus sont clairs, le chant souple et virtuose. Son premier contre-ut est aisé et lumineux, les autres ne seront pas en reste. La séduisante Comtesse Adèle est Erika Miklosa, superbe colorature hongroise qui se joue de toutes les difficultés du chant. Son jeu nous rappelle qu’elle ne dédaigne pas l’opérette et l’engagement dramatique qu’il exige. Rôle travesti, Isolier, Daniela Pini, et Ragonde, tourière du château, l’autre mezzo, Irina de Baghy, ne sont pas moins rossiniennes que les deux précédents. La voix de la première est large, bien timbrée, aux aigus aisés. Le chant de la seconde, Canadienne bien connue en France, est corsé, avec de beaux graves,et sa présence, insuffisante au tout début, s’affirmera sans peine ensuite. La basse, au physique de géant pour chanter le gouverneur, Lars Arvidson, et le baryton Igor Bakan, Raimbaud, se produisent pour l’essentiel dans les pays germaniques et scandinaves. Leur français incertain constitue un handicap, qui se double de graves limités (le fa de la basse, les la bémol du baryton) et d’une articulation pâteuse (l’air de Raimbaud). L’essentiel n’est pas là, heureusement. N’oublions pas Danca Milacic, qui nous vaut une jeune paysanne fraîche et mutine. Les chœurs, réglés à la perfection, participent à ce régal, véritable feu d’artifice vocal.

Les finales, accomplis,  soulèvent l’enthousiasme par leur esprit, leur vigueur et leur précision : celui du premier, emprunté et réécrit du Voyage à Reims, comme le chant de victoire sur lequel s’achève l’ouvrage, rendant à la nuit les désirs inassouvis. Cet hommage indirect aux Nozze di Figaro est un chef d’œuvre où se marient l’humour, la légèreté, la vivacité et la sensibilité la plus juste.

Etrangement, la vidéo, à moins que ce ne soit le montage, laisse parfois entrevoir l’activité de l’arrière-plan et des coulisses durant le premier acte. En dehors de cette observation, le rythme, le cadrage, les gros plans servent l’ouvrage de façon convaincante.

 

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