Le Lied comme ascèse

Le Lied, histoire d'un voyage, raconté par André Tubeuf

Par Sylvain Fort | mer 02 Mars 2022 | Imprimer

Lorsque Martin Mirabel a proposé à André Tubeuf de lui accorder des entretiens filmés sur le Lied, il se doutait bien qu’il recueillerait le fruit d’une vie de fréquentation assidue du genre, mais certainement pas que ce serait là en quelque sorte les ultima verba de celui qui devait nous quitter en juillet 2021. André Tubeuf, lui, le pressentait.

L’œuvre de sa vie touchait à sa fin. Cela donnait lieu à des livres quintessenciés sur Platon, Brahms, Schubert, sa jeunesse, et dont certains restent à paraître (sur la musique, sur Simone Weil). Grand ressaisissement de ses primitives passions, dernier regard porté sur ce qui lui fut si nourricier, avec intactes la flamme et la foi qui ne cessèrent de l’animer. C’est dans cette dernière fécondité que s’inscrivent ces sept fois quarante-trois minutes d’entretiens. On y décèle la trace de l’inachèvement : peut-être d’autres épisodes eussent-ils été possibles ; les traductions inédites par André Tubeuf des Lieder qu’il évoque sont restées inachevées ; et l’on sait quel courage il fallut à Martin Mirabel et ses producteurs pour rendre possible la finalisation et la distribution de ce DVD resté sur le métier. En miroir de cet inachèvement inéluctable, chaque parole de Tubeuf semble marquée au coin du définitif.

Les grands chapitres de ce double DVD n’apportent pas un aimable enseignement chronologique. Ils n’augmentent pas notre connaissance positive des faits et dates. De Mozart et Beethoven (chapitre 1), à Schubert (chapitres 2 et 3), Schumann (chapitre 4), Brahms (chapitre 5), Wolf (chapitre 6), Strauss et Mahler (chapitre 7), nous ne suivons pas un cours, mais un voyage, pas un voyage, mais une exploration, pas une exploration mais une descente à l’abîme. Aussi n’y a-t-il dans ce documentaire rien d’avenant ni d’aimable. Tubeuf, Dieu sait, pouvait être charmant et drôle. Ici, de lui, nous n’avons que la part sérieuse et même tragique.

C’est que l’on ne se contente pas ici de généralités. Pour chaque compositeur ont été retenus quelques Lieder que l’on nous fait entendre, et dont André Tubeuf explique la substance poétique et la signification profonde, s’arrêtant au détail, faisant l’exégèse d’un mot, d’une phrase, pour en délivrer la force émotionnelle propre. Et cette force-là, qu’il dévoile, en retour le percute et l’émeut. L’œil de Martin Mirabel capte ainsi l’expérience centrale de ceux qui avaient coutume de dialoguer avec André Tubeuf : le partage de cette émotion que Tubeuf lui-même appelait « mystère de la compassion ». Ce partage provoquait une écoute plus intense, plus avancée, plus sincère aussi. La force de ce documentaire est de rendre accessible à quiconque n’a pas été des thés ou des déjeuners de la rue Milton la nature même de ce qu’on pouvait y aller chercher – cette évocation sérieuse, cette manière de ne pas tricher avec l’émotion musicale et d’en faire la source d’un sens supérieur, cette mission confiée à la musique de nous conduire au-delà de nos propres limites affectives et, en un sens, spirituelles.

Qu’on ne s’attende ici à aucune joliesse. Les Lieder donnés à entendre le sont sur fond d’iconographie fixe, pour que l’œil s’y perde et s’y oublie. Le plan sur l’orateur est fixe et ne dévie jamais de son visage. Pas de promenade, pas de flânerie. Tout ici est resserré et ascétique. C’est pourquoi il est certain que cela restera.  

 

 

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