Le Père Noël est une ordure

Lulu

Par Catherine Jordy | mer 28 Décembre 2011 | Imprimer
 
Précédée d’une réputation sulfureuse – un avertissement avait été donné à Genève qui déconseillait le spectacle aux moins de seize ans – la coproduction de Genève et du Liceu de cette Lulu mise en scène par Olivier Py et interprétée par l’énergique Patricia Petibon avait tout pour intriguer et attirer le spectateur. Cependant, au terme du visionnage éprouvant du DVD, l’enthousiasme retombe quelque peu. Sans doute faut-il regarder le tout sur très grand écran, mais force est de constater que sur une télévision normale, on perd énormément du foisonnement déployé sur scène. On sort du troisième acte épuisé, pour ne pas dire haché menu. Certes, c’est là l’effet recherché de cet opéra hors du commun, savamment intellectuel et à fleur d’émotion… Mais la captation vidéo et les cadrages en gros plans alternés avec des plans larges où l’on a du mal à distinguer ce qui se passe dans les coins nuit au plaisir et finalement à l’intérêt que l’on porte à la production, ce qui est fort dommage.
 
Le travail d’Olivier Py est toujours passionnant, qu’on soit convaincu ou non par le résultat, d’ailleurs. Son approche violemment chromatique d’une Lulu que l’on connaît aussi sous les traits de Louise Brooks en noir et blanc frappe tout d’abord par sa pertinence à la fois contemporaine (on pense aux couleurs stridulantes d’une certaine tendance de l’art et du cinéma actuels) et d’époque. D’Otto Dix à Georg Grosz, les correspondances visuelles avec la Nouvelle Objectivité allemande sont cohérentes et riches. Le décor évoque tout à la fois le cirque et le centre commercial, la maison de poupées (pour adultes), la prison ou un ponton. Et les actions de l’opéra sont démultipliées, décalées ou visuellement commentées sur tout l’espace scénique compartimenté mais – et c’est là où le bât blesse – trop en retrait pour le spectateur, ou simplement invisible pendant les gros plans. La frustration de ne pas participer pleinement à ce foisonnement et de n’être pas autorisé à choisir son propre point de vue est à la mesure de l’agressivité et de la férocité du propos, sauf que la catharsis voulue par l’auteur* n’est pas forcément au rendez-vous. Dommage, vraiment, car ce vaste théâtre du monde orchestré par Olivier Py interroge et titille le spectateur, sans parler de l’arrivée ultime de Jack l’Éventreur en Père Noël dont on se demande s’il est proprement une ordure, ou mieux, un libérateur…
 
Patricia Petibon est époustouflante en Lulu, tout à tour femme enfant, Marilyn de bazar, mort incarnée ou beauté nue comme un ver (mais recouverte d’un collant chair dont on peut voir toutes les coutures à l’écran, était-ce bien nécessaire ?)… La performance vocale est magnifique, surtout pour les parties coloratures et le lyrisme qui exsude de son interprétation, ô combien humaine au final. Mais la prononciation de l’allemand parlé souffre d’un accent français décidément trop marqué. Le reste de la distribution vocale est épatant, avec une mention spéciale pour Julia Juon, bouleversante Comtesse Geschwitz. Tous les autres tirent admirablement leur épingle du jeu, justes et convaincants dans cette partition extrême d’exigence et de chausse-trappes. En Alwa, Paul Groves s’impose magistralement et ne suscite pas les réserves qu’avaient provoquées une distribution légèrement différente à Genève (voir la critique de Pierre-Emmanuel Lephay). La direction musicale de Michael Boder achève de faire de cette version une référence de tout premier plan. Dommage que la mise en scène d’Olivier Py reste absconse et que l’artiste n’ait pas pu expliciter son travail dans un entretien. Pas de bonus, en effet, dans cette édition en DVD, ce qui manque ici cruellement…
 
* Dans la brochure d’accompagnement, une note d’intention de Susanne Stähr précise : « C’est un décor troublant, hostile qui accueille le spectateur – mais cela répond parfaitement aux intentions de Py, qui s’empare du débordement de stimulus de notre époque, avec sa quête d’images et d’effets toujours plus forts. Il veut susciter crainte et pitié et ainsi, conformément à la théorie aristotélicienne de la tragédie, conduire à la catharsis ».
 

 

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