Alerte, échec du système

Les Troyens

Par Laurent Bury | mar 15 Novembre 2011 | Imprimer
 
« Trojan Horse » est le nom que des informaticiens un brin cultivés ont donné à ces logiciels en apparence inoffensifs mais en réalité destructeurs : il n’en fallait pas plus pour transposer Les Troyens au siècle numérique et transformer la cour de Didon en accélérateur de particules. Ce à quoi l’on assiste ici, c’est surtout la faillite du système de la Fura dels Baus, avec un metteur en scène – en images, plutôt - qui ne fait pas confiance à l’œuvre, et croit nécessaire d’animer constamment la scène par des projections, des gesticulations de figurants ou les transformations d’un décor composé de boudins de plastique gonflables. Dans cet univers de science-fiction, où le port des dreadlocks et la tenue de footballeur américain se sont généralisés parmi les Troyens, Astyanax pilote une voiture téléguidée et Iopas chante son air devant un micro. Une fois le cheval entré dans Troie, on voit apparaître en projection des messages « System Failure » et « Virus Alert » (et ça recommence quand le féroce Iarbas s’approche de Carthage).
 
Visiblement, Carlus Padrissa ne sait pas trop quoi faire du chœur, qui reste les bras ballants, sans aucune tentative d’animer la foule, et la caméra devrait alors se contenter de plans d’ensemble, les projections en fond de décor étant plus intéressantes et plus photogéniques que le physique de ces messieurs-dames. Alors que les Troyens se désolent sur leurs ordinateurs portables en panne, à Carthage, c’est le bonheur, puisque les écrans fonctionnent parfaitement. Les Carthaginois les portent même sur la poitrine, et les entrées des constructeurs, des matelots et des laboureurs se changent en une procession de Télétubbies qui se donnent la main. Les sujets de Didon et la reine elle-même arborent des coupes afros plus ou moins disgracieuses. Colossale finesse : la chasse royale est signifiée par l’apparition à quatre pattes de danseuses aux seins nus tenues en laisse. Quant au ballet, il s’ouvre sur un défilé de culturistes en tenue SM.
 
Au premier acte, lorsqu’on voit arriver une vieille femme mamelue, en fauteuil roulant et crinoline de latex noir, on craint le pire : ça, Cassandre ? Non, Hécube, peut-être, mais pas Cassandre ! Eh bien si. En entendant la voix d’Elisabete Matos, on comprend : avec un vibrato pareil, on ne pouvait pas la faire passer pour une jeune fille. Cela dit, le français est extrêmement correct. Et bravo pour la performance athlétique consistant à chanter les dernières imprécations de Cassandre suspendue à un harnais à trois mètres du sol. Ventru et fessu dans sa tenue de cosmonaute, Gabriele Viviani, son « jeune époux », est un Chorèbe  au français très exotique, et leur duo tourne vite au concours de décibels.
 
On l’aura deviné, l’approche de Valery Gergiev est résolument opposée à celle d’un John Eliot Gardiner, et ses Troyens ne sont pas post-gluckistes mais pré-wagnériens. Sa direction est énergique, passionnée, mais a parfois des lenteurs étonnantes, peut-être dues à la lourdeur de certaines voix (surtout dans les duos). De l’Enée de son éminent compatriote Jon Vickers, le Canadien Lance Ryan semble n’avoir retenu que les défauts. Siegfried à Bayreuth en 2010, il a de la vaillance à revendre, mais elle passe un peu trop par le nez. Il serait bon qu’il apprenne à maîtriser la prononciation du français ; le style n’est pas non plus son fort, avec notamment un glissando hideux sur le si bémol aigu qui conclut le 3e acte.
 
Alors que Cassandre se suicidait en s’envolant vers les cintres, Didon en descend pour son entrée en scène. On ne comprend presque rien de ce que chante Daniela Barcellona (elle ajoute des h aspirés un peu partout et ne fait aucune liaison) mais le timbre est somptueux. Loin des travestis rossiniens auxquels elle est habituée, l’actrice se réfugie dans un répertoire limité de postures conventionnelles. Redoutable Anna de Zlata Bulicheva, ogresse trémulante aux graves poitrinés à l’excès ; il fallait bien trouver une voix qui contraste avec celle de sa sœurette, mais avec des voix pareilles, et vu le tempo pesant qu’adopte alors Gergiev, leur sublime duo devient un dialogue d’hippopotames. Parmi les basses, Giuseppe Giacomini en Panthée a une voix plus sonore que le Narbal de Stephen Milling, qui sonne d’abord sourd et étouffé. Eric Cutler est un très bel Iopas, que la mise en scène ridiculise en lui donnant l’allure de Demis Roussos dans un show télévisé.
 
A réserver aux inconditionnels de Daniela Barcellona et de la Fura dels Baus.
 

 

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