Verdi décapité !

Les Vêpres siciliennes

Par Dominique Joucken | ven 27 Mars 2015 | Imprimer

A la lecture de l’affiche, on se frotte les yeux. Stefan Herheim met en scène Les Vêpres siciliennes ! Peut-on imaginer mariage plus étrange que cette union entre l’enfant terrible de l’opéra contemporain, déconstructeur comme peu, même dans sa génération, et l’opéra composé par Verdi sur commande de Paris, avec toute la pompe qu’on attendait en ce lieu et à cette époque : cinq actes, livret historique, personnages peu crédibles, multiples ensembles et dénouement pathétique ? C’est d’autant plus criant que Herheim et Pappano ont choisi la version originale, en français. Parti pris très judicieux d’un point de vue musical, mais Verdi n’a jamais sonné aussi proche de Meyerbeer, avec ce que cela suppose de conventions, surtout pour des oreilles habituées à entendre I Vespri en italien.

Aussi improbable qu’il soit, le tandem Herheim/Verdi fonctionne au final plutôt bien. Il faut dire que le metteur en scène s’est assagi. Laissant de côté ses outrances passées, il choisit d’illustrer assez fidèlement le livre, lequel n’est ni pire ni meilleur que beaucoup d’autres de l’époque. Grâce à une direction d’acteurs de tout premier plan, on se laisse donc prendre au jeu assez facilement, et l’opéra entier se regarde avec plaisir, malgré sa longueur et tout ce qu’il doit aux usages de « la grande boutique », comme Verdi surnommait l’opéra de Paris. Tout cela est finalement assez classique.  Seules survivances du passé « trash » du Norvégien, les interventions parfois incongrue des danseuses. Elles permettent certes de meubler les temps morts de l’action, et font comprendre ce qu’on n’a pas vu sur scène, mais elles semblent d’autant plus étranges que le ballet a été coupé (nous privant d’une des plus belles pages de musique du compositeur). Mais au total, la beauté des éclairages, l’ingéniosité des décors et le nerf mis dans l’action font rendre à l’œuvre tout ce qu’elle a dans le ventre. Dans Les Vêpres, il est probablement impossible de faire mieux.

Au niveau musical, le bilan est plus inégal. Commençons avec le meilleur. Antonio Pappano sait parfaitement rendre ce cocktail entre raffinement d’écriture et rythme hyper-vitaminé, qui est la signature du compositeur à cette époque (1855), point d’équilibre presque parfait entre la trilogie populaire et les grandes œuvres de la maturité. Si on ajoute qu’il a désormais son orchestre de Covent Garden bien en main, après 10 ans d’une collaboration heureuse, le lecteur devine qu’on tient là tout simplement la meilleure direction dans Les Vêpres depuis des décennies. Au même niveau, le Henri de Bryan Hymel, lumière faite chant, donc chacune des interventions est un moment de grâce, mais qui n’oublie pas l’héroïsme du jeune patriote. Et dieu que tout cela paraît facile, comme réalisé sans effort ! Un peu en dessous, les deux clés de fa, Michael Volle en Monfort et Erwin Schrott en Procida. Le premier est totalement investi dans son rôle, mais la vocalité est un peu désordonnée, comme souvent avec lui. Le second offre des ressources de timbre appréciables, mais il est définitivement fâché avec les consonnes françaises, ce qui prive son incarnation de tout impact. Il n’est pas le seul à se battre avec la langue : Lianna Haroutounian chante en esperanto. Plus grave : elle n’a pas les ressources de puissance qu’exige Hélène, et en dehors de l’un ou l’autre aigu poussé, on l’entend à peine. Cela déséquilibre non seulement les ensembles, où elle peine à exister face à ses partenaires (face au Henri d’Hymel, son grand duo la montre tout simplement inexistante). Mais cela gâte tout le travail de Covent Garden pour réhabiliter l’œuvre. Aucun opéra de Verdi ne peut exister sans une prima donna de première force. Les Vêpres n’échappent pas à la règle, et on enrage de le dire au moment de noter une parution qui aurait pu devenir une référence.

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