Antonio au pays de l’or noir

L'incoronazione di Dario

Par Laurent Bury | mar 02 Janvier 2018 | Imprimer

On savait Turin ville vivaldienne grâce aux prodigieuses collections de sa bibliothèque universitaire nationale, à l’origine de l’intégrale en cours chez Naïve ; on ne savait pas forcément qu’un Festival Vivaldi y avait été organisé pour la première fois en avril 2017, associant à la représentation d’un opéra de nombreux concerts et plusieurs expositions.  Il est encore trop tôt pour savoir si ce festival reviendra (rien de prévu en 2018, mais la manifestation pourrait avoir lieu tous les deux ans).

Du moins le label Dynamic avait-il planté ses caméras pour immortaliser la production scénique de L’incoronazione di Dario, et le DVD qui en résulte fait partie des réussites de la vidéographie vivaldienne. Par son livret, cette œuvre de jeunesse nous rapproche de Cavalli, puisqu’Adriano Morselli en écrivit le texte en 1684, sans craindre d’y inclure ces traits de comique que l’opéra devait par la suite éliminer, ici principalement la « naïveté » extrême de l’héroïne Statira, qui ignore tout des réalités de la vie et qui cherche à s’en instruire auprès de son entourage. Pour être une œuvre de jeunesse (1717, alors que le premier opéra de Vivaldi, Ottone in villa, ne date que de 1713), L’incoronazione di Dario n’en est pas moins riche en recherches sur les couleurs instrumentales et en formes audacieuses (l’air d’Argene, « Mira, Flora, quel bel viso », interrompu par la lettre qu’elle dicte à Darius), ou en airs magnifiques, comme « Adorar beltà che piace », que chante Statira. Et avec un duo sur les paroles « Pur t’abbraccio e pur t’annodo », comment ne pas songer à une autre Incoronazione ?

Vous pensiez qu’en juin dernier, à Glyndebourne, Graham Vick avait fait preuve d’originalité totale en transposant l’Ipermestra de Cavalli dans un émirat enrichi par le pétrole ? Il avait pourtant été devancé, quelques mois auparavant, par Leo Muscato, qui situe dans le même contexte les luttes opposant Darius à ses rivaux dans l’œuvre du Prêtre roux. Constamment transfigurés par les somptueux éclairages, les décors oscillent entre raffinerie et palais oriental, les costumes séparant clairement les trois groupes rivaux (uniformes camouflage rouges pour Arpago, combinaisons haute-visibilité jaunes pour Oronte, costumes blanc et noir pour Darius), et les dames sont elles aussi parfaitement caractérisées. La mise en scène ne se prive pas de souligner l’opposition entre les deux filles de Cyrus, Argene la peste et Statira la niaise, mais c’est de bonne guerre, et sans aucun gag lourd ou superflu.  De fait, ces deux heures passent comme une lettre à la poste.

Ottavio Dantone retrouvait à Turin une œuvre qu’il avait brillamment enregistrée pour Naïve en septembre 2013, avec un autre orchestre, mais avec pratiquement la même distribution, à deux têtes d’affiche près. Les nouveau-venus ne sont hélas pas ce que la production turinoise a de meilleur à offrir : la voix de Veronica Cangemi paraît désormais irrémédiablement usée, et celle de Carlo Allemano, non exempte de tensions, plafonne dans les aigus. Romina Tomasoni s’acquitte très correctement des airs de la suivante Flora.

Si l’on revient à ceux qui participaient déjà à l’intégrale Naïve, qu’il nous soit simplement permis de ne pas partager les réserves alors émises sur Roberta Mameli ou sur Lucia Cirillo dont le chant tantôt percutant, tantôt émouvant, convainc d’autant plus qu’il s’accompagne d’excellentes prestations scéniques. Riccardo Novaro prête à Niceno son baryton lumineux, retournant sa veste de précepteur amoureux pour devenir meurtrier par intérêt. Delphine Galou est déchaînée dans son rôle de méchante, et les conditions de l’enregistrement résolvent ses habituels problèmes de projection. Quant à Sara Mingardo, même si la production n’hésite pas à mettre en avant la bêtise de son personnage, Statira bénéficie grâce à elle des envoûtements d’un timbre unique.

Ce DVD apporte donc une preuve supplémentaire au dossier : Vivaldi passe fort bien la scène, pourvu qu’on le confie à la bonne équipe. Souhaitons maintenant longue vie au Festival Vivaldi de Turin, et puisse-t-il nous valoir bien d’autres réalisations d’aussi haute qualité. 

 

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