Tout l'inconfort moderne

Lulu

Par Laurent Bury | ven 22 Septembre 2017 | Imprimer

Si Wozzeck avait inspiré à Dmitri Tcherniakov un spectacle impressionnant, Lulu ne semble pas avoir suscité une réussite comparable. On comprend aisément que notre collègue Yannick Boussaert ait pu être déçu par la représentation vue en salle, à Munich, mais, grâce à un montage qui varie les angles de prise de vue et privilégie les gros plans, le DVD publié par Bel Air Classiques évite toute la lassitude et permet de ne rien perdre du jeu des interprètes.

Après les cases de Wozzeck (voir notre compte rendu), le décor de Lulu est une sorte d’inhabitable palais des miroirs, à mi-chemin entre les box vitrés de Playtime de Tati et le plan style Cluedo de Dogville de Lars von Trier. Ce décor aux parois obscures ou transparentes selon les jeux d’éclairage, ne change pratiquement pas au cours du spectacle, avec quelques chaises pour tout mobilier. Dans cet espace anonyme et abstrait, tous les personnages sont habillés de noir, de gris ou de blanc ; les intermèdes orchestraux, y compris la fameuse « Musique de film », sont occupés par des danseurs vêtus de couleurs pastel qui miment le rituel érotique (on se caresse, on se frappe, on se déshabille). En dehors de ces plages dansées, la représentation est souvent très statique, un sommet étant atteint avec la première scène du troisième acte, où Lulu est assise tandis que tous les autres sont alignés en rang d’oignon derrière elle.

Le choix le plus curieux est sans doute la caractérisation de l’héroïne : coiffée d’un strict chignon roux dont pas un cheveu ne s’échappe, constamment vêtue de blanc immaculé, Lulu paraît assez dénuée de sensualité et son emprise sur tous les hommes est un présupposé initial que rien ne viendra jamais rendre plus manifeste. Marlis Petersen campe une jeune femme indifférente, au visage fermé, entre lassitude et névrose. Le personnage n’émeut guère avant d’être aux abois au dernier acte, mais vocalement, le rôle ne lui pose aucun problème. Si l’on connaît bien les qualités d’acteur de Bo Skovhus, déjà exploitées par Tcherniakov dans Don Giovanni, on connaît aussi l’usure du chanteur, ici particulièrement sensible dans le grave de la tessiture. Daniel Sindram est une Geschwitz beaucoup moins matrone que ce n’est souvent le cas : la comtesse est masculine mais jeune, de corps comme de voix. Mathias Klink est un bel Alwa, qui s’élance sans peine apparente dans les suraigus du rôle, à l’instar du Peintre de Rainer Trost. En Schigolch, Pavlo Hunka peut chanter sa partition au lieu de la parler comme le font les interprètes ayant l’âge du personnage, cependant que Martin Winkler fait valoir en Athlète un timbre plein de noirceur.

Et bien sûr, Kirill Petrenko accomplit malgré tout les miracles dont il est capable, conférant à la musique d’Alban Berg un classicisme opulent et mettant en relief tel ou tel détail de l’orchestration.

Ce DVD offre donc tout le confort moderne, avec tous les avantages que peuvent procurer les micros et les caméras. Une remarque, toutefois, concernant le sous-titrage français, entaché par quelques atrocités grammaticales (« Assis-toi ! »), et où l’on parle du Lycéen à la troisième personne du féminin, alors que la mise en scène semble respecter le travesti du personnage. 

 

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