Les cases de l'oncle Mitia

Wozzeck

Par Laurent Bury | ven 28 Septembre 2012 | Imprimer
 
Depuis son inoubliable Eugène Onéguine que Gérard Mortier avait fait venir à l’Opéra de Paris, on commence à bien connaître Dimitri Tcherniakov, inégal auteur de mises en scène tantôt magistrales (l’Onéguine susdit, Macbeth, Rousslan et Ludmilla), tantôt nettement moins réussies (Dialogues des carmélites, Don Giovanni). Ce Wozzeck appartient à la première catégorie, d’autant plus que l’image qui en paraît emblématique – la division de la scène en douze « cases », douze pièces où vivent douze familles différentes, écho des quinze scènes de l’opéra – n’est visible dans sa totalité que durant un prologue muet de cinq minutes et lors de la scène finale, où les enfants propagent la nouvelle de la mort de Marie. L’essentiel de l’opéra se déroule dans trois des douze cases : l’appartement de Wozzeck et Marie, avec leur voisin d’en dessous, le docteur, et le voisin d’à côté, le capitaine. Et surtout, à ces douze clapiers s’ajoute un vaste espace occupant toute la largeur de la scène, le café des tableaux 9 et 13, qui sert aussi de décor aux tableaux 2, 5, 7 et 10. Le bar en question, dont les clients errent comme des âmes en peine, est un équivalent moderne de celui où Hopper plaçait ses célèbres Oiseaux de nuit, tandis que les douze alvéoles sont autant de zones plombées par un ennui mortel, dans une ambiance de malaise tangible. Tcherniakov transpose Wozzeck dans un immeuble d’aujourd’hui, habité non par de « pauvres gens », mais par une classe moyenne déprimée. Ce n’est pas le manque d’argent qui pèse ici, c’est le manque de vie, de sentiments, de sensations. Et ces frissons, Wozzeck les procure à ses voisins en se prêtant – pour de l’argent – aux jeux de rôles aptes à satisfaire leurs fantasmes. Comme dans Le Balcon de Genêt, Wozzeck le prostitué se déguise en soldat pour combler un sado-masochiste qui se déguise en capitaine, ou en patient pour exaucer les vœux d’un fou qui se déguise en docteur. Dans cette atmosphère propice à la schizophrénie, la violence et la cruauté finissent par faire éruption dans le contexte d’un énième jeu de rôles, celui lors duquel Wozzeck tue Marie « pour de vrai » puis se suicide « pour de faux », puisqu’on le voit à la fin bavarder avec le cadavre.

Heureusement, cette vision inhabituelle du chef-d’œuvre d’Alban Berg s’appuie sur une réalisation musicale exceptionnelle. Alors qu’il s’est fait initialement remarquer pour ses interprétations controversées d’œuvres baroques (Dido & Aeneas) ou classiques (le Requiem de Mozart), Teodor Currentzis se révèle ici dans un tout autre répertoire : il explique dans le bonus avoir voulu faire ressortir le côté romantique de cet opéra qui fut donné à Saint-Pétersbourg deux ans après sa création à Berlin, mais pour ne plus jamais être remonté par la suite. De fait, l’immense douceur de certains passages se fait ici entendre, aussi bien que l’insupportable âpreté des moments les plus dramatiques. La découverte fut rude pour l’orchestre du Bolchoï, mais le résultat est à la hauteur des efforts accomplis. Et surtout, la distribution vocale, entièrement russophone à l’exception des deux rôles principaux, est de tout premier rang. Peut-être le Tambour-Major de Roman Muravitsky aurait-il pu être plus sonore, mais Xenia Vyaznikova est une excellente Margret, tandis que Maxim Paster et Piotr Migunov créent deux silhouettes à la fois terriblement ordinaires et dévorées par leurs obsessions. Quant au couple sur lequel repose l’opéra, on saluera d’abord le superbe prestation de l’Américaine Mardi Byers, habituée aux grands rôles verdiens ou wagnériens, parfaitement à l’aise dans cette tessiture, avec de magnifiques pianissimi dans l’aigu, et un engagement dramatique total dans le personnage complexe que Tcherniakov lui demande d’incarner. Georg Nigl, enfin, n’a rien du baryton Verdi auquel on a parfois confié le rôle (Tito Gobbi, notamment, chanta Wozzeck en italien) : son répertoire exclut le XIXe siècle pour inclure la musique ancienne (il fut Orfeo à Milan dans la production de Bob Wilson) ou contemporaine (on l’a vu à Paris dans le spectacle proposé aux Bouffes du Nord autour des lieder de Nietzsche de Dusapin). Son timbre plus léger correspond à une autre conception du personnage, et ses talents d’acteur lui permettent une composition stupéfiante de monsieur tout-le-monde au bord de la crise de nerfs.

 
 
 
 

 

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