Vertus du classicisme

Monteverdi : Il Ritorno d'Ulisse in Patria

Par Charles Sigel | mer 18 Mai 2022 | Imprimer

C’est pour Charles Workman qu’on avait eu envie d’entendre et de voir ce Ritorno d’Ulisse in Patria. S’il y est en effet tout à fait remarquable, l’ensemble de la production nous laissa d’abord sur un sentiment de frustration. Rien de rédhibitoire, quelques prestations savoureuses, une mise en scène élégante, en tout cas sans faute de goût, mais l’ensemble nous parut à la première vision mi-chèvre, mi-chou. Une seconde vision convainquit bien davantage.

Ulysse revient à Ithaque et Monteverdi à Venise

Carnaval 1640 : Monteverdi est de retour à Venise et fait représenter Il Ritorno d’Ulisse in Patria au Teatro San Cassiano. Ce théâtre, le premier  à être ouvert au public payant, a été inauguré en 1637 avec l’Andromeda de Francesco Manelli. Ce Manelli, qui dirige le théâtre, vient de Rome et il amène au San Cassiano l’opéra à la romaine : machinerie, grand spectacle, grand concours de castrats. On s’éloigne du théâtre madrigalesque d’esprit humaniste et l’on s’avance vers l’opéra baroque (les Napolitains belcantiseront tout cela).


© D.R.

Pour Monteverdi, trente-trois ans se sont passés depuis l’Orfeo et il nous manque pour mieux comprendre son évolution ses opéras intermédiaires, à jamais (?) disparus, l’Andromeda de 1620 et la Proserpina rapita de 1630.  A Venise, triomphent les opéras de Cavalli, le Nozze di Téti e Peleo (1639), bientôt la Didone (1641). Monteverdi qui avait créé l’archétype de la favola in musica, va être à Venise l’un des inventeurs du dramma per musica, dont Il Ritorno d’Ulisse in Patria, sur une trame mythologique que le public connaissait sur le bout du doigt, est un exemple parfait (avant qu’il ne crée l’opéra historique avec le Couronnement de Poppée au Teatro Grimani lors du carnaval 1643). Le vieux compositeur (né en 1567) gardait tout sa puissance de feu.

Elégance à l'italienne

Il s’agit ici d’une captation faite lors du Maggio Musicale de Florence 2021 au Théâtre de la Pergola, et Robert Carsen, avec son décorateur Radu Boruzescu, a conçu un dispositif scénique en forme de théâtre dans le théâtre. Trois rangs de loges forment le fond de scène. Là s’installeront les Dieux qui assisteront au spectacle, eux qui tirent en somme les fils de cette histoire, et d’ailleurs descendront au niveau des mortels pour y participer.
Le costumier Luis Carvalho a inventé pour eux d’opulents costumes en velours d’un rouge luxueux et profond, de grande allure et très élégants, au raffinement tout italien, qu’accessoirisent quelques symboles dorés, l’éclair de Jupiter, le trident de Neptune, la gerbe de Cérès, le caducée d’Hermès, le casque de Minerve, les pampres de Bacchus, la lyre d’Orphée, le marteau de Vulcain, etc. Les garçons de scène chargés des changements de mobilier seront en costumes de pages Renaissance à la Benozzo Gozzoli.
En vertu de l’anachronisme auquel on n’échappe jamais, les héros seront eux en costumes vaguement contemporains, Ulisse d’abord en treillis (cliché inévitable), puis en uniforme kaki, et Pénélope en petite robe noire, Melanto en soubrette, Telemaco en blouson de cuir, etc.
Au total l’ensemble donnerait plutôt l’impression d’un spectacle de cour, à la mantouane si l’on veut, ce qui est somme toute paradoxal.


A gauche Guido Loconsolo, au centre Gianluca Margheri © D.R.

On peut penser qu’il n’y avait guère plus d’une dizaine de musiciens dans la fosse du Teatro San Cassiano, pour des raisons de place disponible autant que d’équilibre budgétaire. Dont la moitié requis par le continuo. Il y en a ici quinze, membres de l’excellente Accademia Bizantina, que dirige de son clavecin Ottavio Dantone, grand spécialiste de l’opéra vénitien (cf. l’impressionnante série d’opéras de Vivaldi qu’il a enregistrés pour Naïve, très souvent avec Delphine Galou, qui n’est autre que Mme Dantone). Ils interprètent la version donnée par l’édition critique de Bernardo Ticci (éditée par lui en 2021), d’après les deux manuscrits conservés, l’un à la Bibliothèque Marziana et ne comportant que le texte (et en cinq actes), l’autre à la Bibliothèque nationale de Vienne, comportant texte et musique (mais en trois actes). Cette partition musicale est notée sur deux lignes, l’une pour le chant, l’autre pour la basse continue. C’est dire que l’harmonie et l’orchestration laissent une large place à l’inspiration et au savoir des interprètes.

Après un prologue très symbolique qui voit l’Humana Fragilitá être confrontée à ses trois ennemis (le Temps, la Fortune et l’Amour), humaine fragilité qui est d’ailleurs incarnée tour à tour, jolie idée, par trois chanteurs que l’on retrouvera plus tard, les ténors Pierre-Antoine Chaumien et Mark Milhofer et la mezzo Miriam Albano, apparaît Pénélope, couchée sur son lit de solitude et incarnée justement par Delphine Galou.

 
Minerve au-dessus de Télémaque (Anicio Zorzi Giustiniani) © D.R.

Le récitatif initial de Pénélope, « Di misera regina » est l’une des plus belles compositions de Monteverdi, lamento douloureux, interrompu par deux interventions d’Ericlea, nourrice d’Ulysse. Cette longue plainte, Delphine Galou la chante évidemment avec beaucoup d’art, mais d’une voix qui a peu d’ampleur et peu d’assise dans le grave (alors qu’elle est décrite, curieusement, comme contralto), et dès lors c’est toute une dimension douloureuse qui manque, toute une gamme de couleurs qu’on associe à des voix plus charnues (nous gardons en mémoire Bernarda Fink dans l’enregistrement de René Jacobs). On pourrait aussi regretter une certaine monotonie, de sorte qu’on ne sent guère la différence d’écriture entre le style recitativo et l’arioso du refrain « Torna, deh torna, Ulisse », qui scande à quatre reprises cette page. Et une certaine froideur s’installe, sous le regard des Dieux qui du haut de leurs loges considèrent sans indulgence la malheureuse délaissée.


Charles Workman © D.R.

Avec la science subtile des ruptures de ton dont il garde le secret, Monteverdi enchaîne avec le duetto de Melanto et Eurimaco, jolie scène de coquetterie : Melanto en costume de femme de chambre de grand hôtel (Miriam Albano, mezzo agile déjà entendue en Humana fragilitá) et Eurimaco en costume de groom (le ténor Hugo Hymas, voix très fraîche), ne songent qu’à l’amour, et leurs galipettes en petite tenue sont d’un charme juvénile. Autre duo d’une impeccable habileté monteverdienne, celui entre Neptune (Guido Loconsolo, phrasé un peu rugueux et sauts de registres un peu malaisés, basse qu’on aimerait plus profonde, mais superbe dieu barbu) et Jupiter (superbe aussi, même si un peu moins legato qu’à l’accoutumée, le baryton Gianluca Margheri, labellisé baryhunk).

Enfin voici Charles Workman, pour le premier monologue d’Ulisse, qui gît sur le rivage où la tempête l’a jeté avec ses marins, et d’emblée on est convaincu par la clarté du timbre et l’évidence des phrasés. On admire la beauté de la ligne sur « O sonno, o mortal sonno, fratello della morte », le chant de plus en plus éperdu, angoissé, l’abattement que traduisent les couleurs de la voix, puis l’éclat doré de « sempre Borea nemico ».


Charles Workman et Arianna Venditelli © D.R.

L'autre grande voix

Puis survient Minerva, déguisée en berger. Elle sera l’autre grande voix de cette représentation, autant par le timbre que par l’autorité des phrasés. Arianna Venditelli, d’abord bondissante comme un jeune pâtre, écoute le récit d’Ulisse, symétrique de celui de Pénélope, entre récitatif et arioso héroïque, animé par la variété des accents et des tempi de l’orchestre, puis, révélant qu’elle est Minerve et prenant la situation en main, elle dévoilera son plan pour reconquérir la chaste épouse du naufragé.
Il faut dire les mots mis en musique par Monteverdi autant que les chanter et Arianna Venditelli s’appuie sur leur énergie pour donner chair et tension dramatique à ses répliques (et à ses brillantes vocalises) et l’on comprend l’exaltation du « O fortunato Ulisse » éclatant de Charles Workman. Et tandis qu’on lui fera revêtir ses atours rouge sombre de déesse casquée, et qu’Ulisse prendra l’aspect d’un vieux mendiant, le duo gagnera encore en nerfs, en dramatisme, en ardeur, porté par la poigne vigoureuse d’Ottavio Dantone.

Le dialogue entre Pénélope et sa futile camériste Melanto ne changera guère notre sentiment quant à l’interprète de la reine abandonnée, peu convaincue elle-même nous semble-t-il, restant à distance de son personnage. En revanche le vétéran Mark Milhofer fera un très joli numéro d’acteur dans le rôle du vieil Eumée, pittoresque, un peu ubriaco, l’œil brillant, avec des aigus solides, une silhouette shakespearienne et un art du dire fruit d’une longue expérience. Son bref dialogue avec Ulisse en mendiant est un joli moment, plein de vérité, et de complicité, entre ces deux timbres de ténor qui s’accordent bien et on aime l’humanité de Milhofer sur « Come lieto t’accoglio, mendica deita ! – Je t’accueille avec joie, divinité mendiante ! »


Delphine Galou, James Hall, Pierre-Antoine Chaumien, Andrea Patucelli © D.R.

Il Ritorno d’Ulisse est en effet un festival de ténors, il en faut six et de couleurs très différentes. Si le duo Ulisse-Eumée  sur « Dolce speme il cor lusingha » est une page suave où Monteverdi semble se souvenir d’Orfeo (et annoncer Poppea ?), le dialogue entre le Telemaco d’Anicio Zorzi Giustiniani, familier du rôle qu’il a chanté avec René Jacobs et dont la voix possède à la fois la juvénilité, l’héroïsme et l’éclat, est un autre bel exemple de mélange de timbres et de personnalités vocales. Emouvante scène de reconnaissance où l’on admire la noblesse de Workman, et qui culmine dans un bel unission sur « Mortal, tutta confida e tutto spera – Mortels, tous les espoirs vous sont permis ».

Un trio en villégiature

Si Robert Carsen ne profite qu’a minima des effets que suggère la partition (Minerva descendant des cintres, Ulisse surgissant d’une trappe), en revanche il fait de la scène des Prétendants un moment d’anachronisme un peu maladroit : les trois personnages apparaissent en costume de villégiature à Portofino, vestes en seersucker, chandails noués sur les épaules, ils couvriront Penelope de cadeaux griffés très fashion milanaise. Lecture assez anecdotique, un peu extérieure. Honnêtes prestations du baryton-basse Andrea Patucelli – beau timbre – (Antinoo), du contre-ténor James Hall (Pisandro)  et du ténor Pierre-Antoine Chaumien (Anfinomo), mais la scène lue ainsi perd de sa profondeur humaine, et une fois encore il y manque la douleur (et les notes graves) de Pénélope. La scène du complot des Prétendants, décidés à se débarrasser d’Ulisse, en devient un peu risible (les revolvers de mafiosi de vaudeville qui surgissent soudain…), mais l’accord des voix est très réussi et beau sur leur trio « Amor è un’armonia ». Ils seront brillants en matamores ridicules dans la scène de l’arc d’Ulisse qu’ils ne parviendront pas à bander. Au passage, Monteverdi démontre sa maîtrise toute neuve des arcanes de l’opéra à la vénitienne et Carsen réussira, comme un ralenti de cinéma, la scène de l’exécution des trois bonshommes par Ulisse le rusé, silhouette faussement chancelante, bras d’acier et timbre radieux.


© D.R.

Alors surgira de sous la table la silhouette grotesque et touchante d’Iro, serviteur des Prétendants, incarné par John Daszak. Grand coup de génie à la Shakespeare que ce long monologue pathétique et dérisoire. John Daszak, ténor de caractère, n’est pas la voix du siècle, mais  il rend justice à ce pastiche d’opera seria, prêtant à ce bouffonnant bonhomme sa balourdise finaude, une manière de grandeur grotesque et l’humaine fragilité qu’évoquait le prologue. Jusqu’à son suicide d’un coup de fourchette dans le cœur…Pour que Penelope admette enfin que le mendiant est Ulisse (et Delphine Galou ne manque pas de puissance dans son refus d’en croire Eumée et Télémaque), il faudra que les Dieux s’en mêlent. Brillante guirlande de vocalises de Minerva (Arianna Venditelli souveraine dans son duo avec la Junon solide de Mariana de Liso, non moins vocalisante quoiqu’un peu moins facilement), toute deux conscientes d’avoir fait le malheur d’Ulisse et décidées à en appeler à l’indulgence de l’assemblée des Dieux.


Gisant au sol, John Daszak © D.R.

Suivront la scène dite Maritima, dans un fastueux concours de velours rouge (plaidoirie de Junon, sagesse de Jupiter – beaux legato et ornements par Gianluca Margheri – et prestance de Neptune), puis le monologue de la nourrice Ericlea (Natasha Petrinsky, mezzo de caractère, phrasé quelque peu erratique, mais silhouette pittoresque de paysanne plus ou moins calabraise). C’est elle qui, révélant avoir vu Ulisse se baigner nu, aura reconnu certaine cicatrice l’identifiant sans conteste.

Enfin Penelope se laissera convaincre et l’ultime aria de Delphine Galou « Illustratevi o Cieli », aux vocalises impeccables et virtuoses, l’un de ses meilleures moments, préludera au duo amoureux final sous le regard attendri des Dieux.


Delphine Galou et Charles Workman © D.R.

La direction articulée d’Ottavio Dantone, le brio des chanteurs que nous avons cités (Workman, Milhofer, Venditelli au premier rang), quelques réserves finalement ténues, l’élégance d’une mise en scène qui ne prend pas l’œuvre en otage… Si la première vision nous avait laissé un rien sur notre faim, c’est l’évidence d’une lecture sage et en un mot classique qui achevera d’emporter notre adhésion à la seconde.

 

 

 

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