My Fair Disney

Cendrillon

Par Laurent Bury | mar 19 Juin 2012 | Imprimer
 
Laurent Pelly a beau invoquer les livres de contes de fées de son enfance, il paraît assez évident que les références de sa mise en scène sont bien davantage cinématographiques. Même s’il prétend avoir voulu effacer cette influence, Walt Disney est clairement passé par là, et pas seulement sa Cendrillon, mais aussi son Alice au pays des merveilles : Madame de la Haltière devient ici une copie conforme de la Reine de Cœur de Lewis Carroll revu par le dessin animé. Quant décor du troisième actes, tout en toits hérissés de cheminées, il pourrait bien sortir des Aristochats. Pour le reste, la Lucette de Massenet ressemble fort à l’Eliza Doolittle de My Fair Lady, et sa transformation en princesse la propulse dans les hautes sphères de la même façon que le professeur Higgins parvenait à faire passer une petite marchande de fleurs pour une demoiselle de la haute aristocratie. Et, comme on le disait dans le compte rendu des représentations lilloises, Laurent Pelly se souvient aussi du Peau d’âne de Jacques Demy, pour une fée des lilas un peu Années Folles, et quelques autres détails. Autant de références aisément accessibles pour le plus large public (rappelons que ce spectacle a été conçu en 2006 pour l’opéra de Santa Fe). On rit plus qu’on ne pleure dans cette Cendrillon, ce qui est une option légitime, même si un choix inverse peut se défendre (voir la mise en scène de Benjamin Lazar à l’Opéra-Comique).
 
Tout comme elle était évidemment la vedette de la version londonienne de ce spectacle, Joyce DiDonato constitue le principal argument de vente du DVD. Sa fréquentation de la Cenerentola rossinienne l’a familiarisée avec le personnage, qu’elle aborde avec une grande fraîcheur ; pour Cendrillon comme pour sa belle-mère, la pratique du répertoire belcantiste est des plus appréciables : leurs vocalises sont impeccablement exécutées, alors que ces passages peuvent mettre en difficulté des interprètes moins rompues à un style plus vocalisant. Ewa Podleś est un autre atout majeur, et on voit mal qui pourrait aujourd’hui rivaliser avec elle dans le rôle de Madame de la Haltière : rendue parfaitement difforme par les prothèses incluses dans on costume, la chanteuse joue admirablement de son timbre sombre pour composer un personnage hénaurme, ne reculant devant aucun effet, exploitant jusqu’aux ruptures de registre. On regrette de ne pas entendre plus souvent en France la mezzo britannique Alice Coote, plus garçonnière que nature dans le rôle du Prince, dont elle fait un ado à la fois timide et bougon. Sa voix s’harmonise à merveille avec celle de Joyce DiDonato. Défendus par deux artistes aussi éminentes, les duos de Cendrillon et du Prince Charmant, qui comptent incontestablement comme parmi les plus belles pages que Massenet ait écrites, sont ici encore magnifiés.
 
A côté de ces trois artistes, il faut bien signaler dans la distribution deux autres éléments moins enthousiasmants. On comprend que, dans un tout autre répertoire, la voix d’Eglise Gutierrez puisse intéresser les chefs, parce qu’elle associe à la virtuosité une véritable épaisseur dans le grave. Ici, néanmoins, sa diction pâteuse la disqualifie assez irrémédiablement, et l’on préférerait de loin entendre une Olympia ou une Philine qui prêterait au personnage le caractère que Massenet voulait pour sa Fée, avec plus de brillant, plus de transparence dans la vocalise. Jean-Philippe Lafont est un Pandolfe à bout de forces, à la diction gâtée par des e muets systématiquements transformés en é, mais il fait du père de Cendrillon une silhouette sympathique à défaut de le rendre très émouvant.
 
Bertrand de Billy dirigeait l’œuvre pour la première fois, mais comme il l’explique dans la longue interview qui figure parmi les bonus, Massenet est un compositeur qu’il a à cœur de défendre, et que toute la jeune génération de chefs se doit de jouer, parce que ses opéras offrent « tellement de bonne musique ».
 

 

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