Mariage (et enterrement) à l'italienne

Orfeo

Par Laurent Bury | ven 08 Février 2019 | Imprimer

A force de voir les metteurs en scène chercher midi à quatorze heures et obliger les chanteurs à faire les pieds au mur, on en vient à oublier les vertus de la simplicité. Simplicité apparente dans le cas du spectacle réglé par Jetske Mijnssen, dont on attend avec impatience la nouvelle incursion dans le domaine lyrique, La divisione del mondo présentée à partir du 8 février à Strasbourg. Si l’Orfeo de Rossi qu’Harmonia Mundi propose aujourd’hui en DVD fut accueilli avec tant d’enthousiasme en 2016, c’est peut-être précisément parce que tout semblait y relever de l’évidence, alors qu’il s’agissait de choix théâtraux d’autant plus remarquables qu’ils passent presque inaperçus. Comment montrer l’histoire d’Orphée telle que la raconte Francesco Buti, avec ses innombrables interventions des dieux de l’Olympe venus surveiller leurs proches parents ? Choix radical : faire de toutes ces divinités ex machina des convives ordinaires aux noces du chantre de la Thrace avec Eurydice. Tout se passe donc de nos jours, dans un décor totalement dépouillé, meublé par les tables du banquet de mariage, puis par les rangs de chaises des obsèques de la mariée si vite défunte. Au réalisme des deux premiers actes succède la vision plus onirique du dernier, mi-hallucinations d’Orphée, mi-délire amoureux d’Aristée. Mais surtout, ce qui assure la vie de ce spectacle, c’est la façon dont chaque personnage, dieu, demi-dieu ou humain, prend un visage immédiatement reconnaissable, une personnalité clairement définie, d’où la lisibilité et la fluidité du résultat, par-delà l’apparente banalité de la situation initiale. Loin des acrobaties et des concepts artificiellement plaqués, il y a là un vrai travail théâtral qui fait exister sous nos yeux ces héros mythologiques ; plus que de nous les rendre proches par une actualisation sans brutalité, il s’agit avant tout de les rendre émouvants, et sur ce plan, la partie est totalement gagnée, et c’est une réussite de plus à mettre à l’actif de l’Opéra de Nancy, qui avait déjà attiré l’attention de la plante lyrique en remontant l’Artaserse de Vinci.

Sur le plan musical, on a pu contester les partis pris de Raphaël Pichon. Oui, il y a des coupures. Pour s’en assurer, il suffit de comparer la durée de cet Orfeo à celui qu’avait jadis enregistré William Christie, déjà pour Harmonia Mundi : 3h en 2016 contre 3h40 en 1990. Ont ainsi disparu le Prologue, qui contient les flagorneries d’usage, sans grand rapport avec l’action, mais aussi plusieurs personnages, purement et simplement éliminés de l’intrigue : Bacchus, Junon, Jalousie et Soupçon, sans oublier Mercure pour le dénouement. Etait-ce le prix à payer pour éviter que les spectateurs d’aujourd’hui ne ressentent pas la même lassitude face à ce que Scarron avait appelé en 1647 « ce malheureux Orphée, ou pour mieux parler ce Morphée » ? Le public supporte sans broncher plus de cinq heures de Wagner, mais ne pourrait digérer plus de trois heures de Rossi ? Le débat est ouvert, et l’on considérera que cette production a au moins le mérite d’exister. D’autres viendront peut-être, qui assumeront la durée totale de l’œuvre. Espérons qu’elles s’appuieront sur une réalisation musicale aussi intelligente et efficace, sur un orchestre aussi virtuose et sensible que l’ensemble Pygmalion.

Comme le suggérait Bernard Schreuders après avoir vu ce spectacle à Versailles, l’Orfeo mériterait d’être débaptisé et pourrait devenir Aristeo ed Euridice (ce sont d'ailleurs eux que nous montre le boîtier du DVD). Ces deux personnages sont largement aussi présents, sinon davantage, et surtout, leurs affects ont bien plus inspiré le compositeur, comme si Orphée conservait toujours une certaine réserve dans l’expression de ses sentiments. Le livret fait de lui, sinon le cocu de l’histoire, du moins un personnage presque secondaire, l’essentiel du drame se jouant autour de son épouse, confrontée aux attentions indésirables du malheureux Aristée. Malgré la beauté de son chant, Judith Van Wanroij passe donc inévitablement au second plan, et c’est seulement au dernier acte qu’elle a un peu plus l’occasion de faire valoir ses qualités bien connues. Encore doit-elle partager le devant de la scène avec les deux autres, très présents puisque Eurydice revient du royaume des morts pour harceler Aristée et que celui-ci bascule dans la démence. Francesca Aspromonte est magnifique à tous points de vue, actrice expressive et chanteuse raffinée, parfaitement apte à porter sur ses épaules la majeure partie du poids du spectacle. Giuseppina Bridelli convainc tout aussi pleinement en Aristée, éternel perdant mal conseillé par son entourage, et son timbre plus sombre reflète bien les tourments du personnage. Autour de ce trio de choc gravite toute une constellation de petits rôles admirablement distribués, de la formidable Vieille de Dominique Visse à l’élégantissime Vénus de Giulia Semenzato en passant par le Momus déjanté de Marc Mauillon ou l’impressionnant numéro de dédoublement auquel se livre Ray Chenez, tantôt très maternelle nourrice, tantôt Cupidon dégingandé. Il faut mentionner aussi le Satyre gouailleur de Renato Dolcini, l’Endymion bienveillant de Victor Torres, le Pluton majestueux de Luidi de Donato et l’Apollon attendri de David Tricou. Ou encore les titulaires des trois Grâces, des trois Parques, et tous les chanteurs de Pygmalion qui contribuent eux aussi à la totale réussite de ce spectacle.

 

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