Que reste-t-il de Placido ?

Goya

Par Laurent Bury | mar 10 Janvier 2012 | Imprimer
 
La carrière des grands chanteurs était autrefois émaillée de créations d’œuvres parfois composées à leur intention. Commande de Placido Domingo, ce Goya créé en 1986 et révisé en 1991 est l’une des ultimes grandes œuvres lyriques de Menotti, grandes par les ambitions affichées, du moins. On peut en effet se demander ce qu’il restera des opéras conçus à l’intention de Domingo, puisque celui qu’offre ce DVD ne vaut pas forcément beaucoup mieux que le calamiteux Postino donné récemment à Paris (voir recension). Le cahier des charges est toujours le même : une musique bien guimauve qui ne fait peur à personne, et plusieurs airs pour le ténor, les autres rôles étant presque uniformément sacrifiés.
 
Si l’on reconnaît à Menotti un certain don mélodique, notamment dans le grand duo qui conclut le premier acte, son orchestration est en revanche d’une redoutable platitude. Castagnettes et guitare dès l’ouverture, c’est parti pour une gentille espagnolade, un opéra conçu selon des recettes d’avant-hier, sur un livret d’une insigne bêtise (Menotti n’est ni Wagner ni Berlioz). Dans une Espagne de carte postale se déploie une sorte de biopic comme les aimait le cinéma des années 1950 (du genre « La vie passionnée de X »), avec un héros au cœur d’artichaut, Goya-Don José incapable d’échapper à l’emprise de la duchesse d’Albe-Carmen. Quelques répliques valent leur pesant de cacahuètes (« Placez votre pinceau magique sur ma peau souple », ordonne la duchesse au peintre !), et le questionnement sur la fonction de l’art vole à des hauteurs stratosphériques : « Je dois peindre pour vivre, mais je ne vis que pour peindre », déclare Goya… Emmanuel Villaume, longtemps directeur musical du festival de Spoleto aux Etats-Unis, a l’habitude de servir Menotti, mais il ne peut accomplir le miracle qui consisterait à rendre cette musique intéressante.
 
Dans des décors astucieux, mais avec des costumes sans grâce, Kasper Bech Holten, connu pour le Ring de Copenhague et autres spectacles wagnériens (voir recension de Tannhäuser), signe une mise en scène digne d’une mauvaise sitcom. La distribution ne compte que trois grands rôles ; de la masse des comprimari on détachera seulement celui qui sert de Nicklausse au Hoffmann qu’est ici Goya, un Christian Gerhaher encore à l’aube de sa carrière. Le reine Marie-Louise est confiée à une colorature hystérique, avec des effets qui se voudraient comique : Íride Martínez interprète de son mieux ce personnage limité à une caricature. En duchesse d’Albe, Michelle Breedt fait valoir un timbre charnu – dommage que Menotti ne lui ait pas même accordé un air – et une belle présence scénique, malgré un costume assez peu seyant qui reprend la robe représentée sur un portrait célébrissime. Enfin, dans un rôle conçu sur mesure, mais vingt ans auparavant, Placido Domingo s’impose comme la seule raison de cette reprise. Goya, censé être au premier acte un jeune artiste encore inconnu, a d’emblée les traits du peintre des dernières années ! L’acteur impressionne toujours, malgré un anglais très exotique. Vocalement, que reste-t-il de Placido ? Une vigueur quasi intacte, avec des accents plus fébriles, peut-être destinés à masquer une certaine usure, qui impose notamment des respirations plus fréquentes. Pour comparer le Goya de 2004 à celui de 1986, on se reportera au long extrait de la création à Washington, disponible sur Youtube.


 
Présentation du DVD

 
 
 

 

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