Le théâtre, ce sera pour une prochaine fois

Ricciardo e Zoraide

Par Laurent Bury | lun 07 Octobre 2019 | Imprimer

Autant le dire tout de suite : ce DVD n’a strictement aucun intérêt sur le plan dramatique. Il y a là à peu près autant de théâtre que dans un défilé de mode, Marshall Pynkoski ayant apparemment baissé les bras devant la tâche (mais lui arrive-t-il vraiment de les lever ? On peut se le demander). Certes, le livret de Ricciardo e Zoraide n’est sans doute pas le plus riche qui soit, et il n’est pas sûr que pour la précédente production pésaraise, en 1990, Luca Ronconi ait vraiment su insuffler une grande force dramatique à ce qu’il serait facile de considérer comme une simple suite d’airs et d’ensembles. Jusqu’au jour où quelqu’un saura tirer de cette partition un résultat scéniquement convaincant – et cela viendra peut-être, comme a sonné l’heure d’autres opéras de Rossini qu’on croyait inmontable – il sera permis de penser que Ricciardo e Zoraide ne se prête pas au théâtre. En attendant, pour cette première en DVD, il faudra se contenter d’admirer la richesse mauresque du décor monumental, les tenues scintillantes de pirate de ces messieurs et les amples robes chamarrées de ces dames, éléments de costumes habituels pour les spectacles présentés par le même Marshall Pynkoski à l’Opera Atelier Toronto. L’œil pourra se distraire grâce aux (trop ?) nombreux moments de ballet réglés par Jeannette Lajeunesse Zingg, avec leurs gondoliers maniant des drapeaux et jeunes femmes gambillant sourire aux lèvres tandis que le chœur exprime ses intentions belliqueuses. Tout cela est certes plus agréable à l'œil que les fonds noirs et les tenues grisâtres de tant de productions actuelles, mais il faut une bonne dose de patience pour visionner intégralement ce festival de gestes convenus, de mains sur le cœur, d’allées et venues où les dames déploient leur traîne faute d’avoir mieux à faire.

Evidemment, l’intérêt de cette captation ne réside pas dans l’image, mais dans le son. Un CD aurait donc pu suffire, mais c’eût été priver un certain nombre de fans du plaisir d’admirer leurs idoles respectives. Des fans, Juan Diego Flórez n’en manque pas, et c’est justice, car le temps semble n’avoir pas de prise sur le ténor péruvien, dont la voix conserve sa fougue juvénile et dont la virtuosité continue à briller comme au premier jour.  Evidemment, l’acteur est ici livré à lui-même, Marshall Pynkoski ne cherchant à aucun moment à instaurer un jeu théâtral sortant de la routine.  Des fans, sa plastique avantageuse pourrait en valoir à Sergey Romanovsky, qui passe l’essentiel du spectacle torse nu et les cuisses sanglées dans un culotte de satin moulant, mais le ténor russe a bien d’autres atouts à mettre en avant : un chant tout aussi musclé que ses pectoraux, qui ne l’empêche nullement de dire tout l’amour que lui inspire Zoraide, et un timbre plus sombre que celui de son confrère mais séduisant jusque dans l’extrême aigu, qui fait de lui un véritable rival pour Ricciardo et non un simple méchant.

Des fans, on sait que Pretty Yende en possède, grâce à une présence scénique indéniable qui compte en partie dans les succès qu’elle remporte, même si ses qualités vocales y sont évidemment aussi pour beaucoup. Bien que Rossini ne soit pas le compositeur qu’elle sert le plus régulièrement, elle se tire ici des embûches dont le rôle de Zoraide est semé, et ne semble avoir aucun mal à briller, malgré les mimiques de petite fille contrariée ou réjouie qu’elle prête à l’héroïne. Les fans de Victoria Yarovaya ne la trouveront pas forcément ici à son meilleur, le rôle de Zomira l’obligeant à émettre quelques notes sourdes dans le bas de la tessiture. Si méritoire que soit sa prestation, elle ne suscitera peut-être pas autant d'enthousiasme que dans ses autres incarnations rossiniennes où elle s'est révélée bien plus impressionnante.

Parmi les personnages secondaires se détache l’ambassadeur en ridicule tenue ecclésiastique de Xabier Anduaga et l’Ircano de Nicola Ulivieri, unique voix grave de la distribution.

A la tête de l’Orchestre de la RAI, Giacomo Sagripanti ne parvient pas à faire de cette représentation davantage qu’un concerto pour voix, pour reprendre le reproche souvent adressé à l’opéra italien. Mais que faisait donc Damiano Michieletto cette année-là ? Bon, avec un peu de chance, dans trente ans, quand Pesaro reprendra Ricciardo e Zoraide, on aura trouvé le moyen de tirer de cette œuvre quelque chose de véritablement théâtral. Patience…

 

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