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Rossini - Guillaume Tell

Par Dominique Joucken | lun 04 Décembre 2017 | Imprimer

L’adhésion à ce DVD dépendra de la position de l’auditeur face à Guillaume Tell. Ceux qui voient la partition comme le chef-d’œuvre de Rossini, l’acte de naissance du grand opéra ou une tragédie schillerienne auront les cheveux qui se dressent sur la tête face au traitement de choc imposé à l’objet de leur admiration. Pour eux, l’œuvre tient par ses propres mérites, et le détournement opéré ici n’a pas lieu d’être. Il semble que telle ait été la réaction du public londonien lors de la première. Pour d’autres, qui trouvent l’œuvre plus datée, ou le texte par moments suranné, la thérapie de choc est salutaire. C’est dans cette optique, et dans cette optique seulement, que la démarche de Damiano Michieletto sera porteuse de sens.

Toute l’action est transposée dans un conflit armé de la fin du 20e siècle, les costumes jouent à fond la carte du « Regietheater », les didascalies sont superbement ignorées et le metteur en scène n’hésite pas à rajouter quantité de gestes qui visent à donner de la force à des scènes qui ressortent pour lui du poncif. Exemple dans le final de l’acte II, où les conjurés s’enduisent lentement de sang après avoir ôté leurs chemises dans une lumière raréfiée. Le tableau acquiert une intensité que le seul livret n’aurait probablement pas permise. Idem avec le fameux « Pas de deux », transformé en tentative de viol collectif.

Michieletto peut compter sur des chanteurs qui jouent le jeu d’une façon admirable. D’habitude réservé, Gerald Finley se donne avec une force de conviction et un engagement physiques inédits. Cela donne de la chair au personnage de Guillaume, loin du saint de vitrail que l’on imagine en général. Le français est perfectible, avec des consonnes pas toujours assez appuyées, mais la conduite de la voix est d’un tout grand, d’une justesse irréprochable. La couleur sombre et virile est en parfaite adéquation avec le profil de leader d’une révolte de paysans évoqué par le costume. Tout cela culmine dans une scène de la pomme qui soulève les Londoniens de leur siège. Même niveau d’implication avec l’Arnold de John Osborn. Même les vers les plus conventionnels des librettistes sont lancés avec ardeur et font mouche. Et les moyens vocaux sont impressionnants. De « tombeau des ténors », l’œuvre devient un fantastique marche-pied pour mettre en valeur les ressources infinies du chanteur. Dans « Asile héréditaire », les nuances sont calculées au millimètre près, les silences suspendent le temps. Aucune fatigue à la fin de l’air, et le chanteur de se lancer dans une cabalette étourdissante, couronnée d’un aigu à décorner les bœufs. Du grand art !

Malin Byström semble avoir plus de difficultés à se couler dans la mise en scène. Mal à l’aise, la soprano préserve avant tout sa voix, jusque dans les positions les plus invraisemblables ; cela nous vaudra de beaux moments de chant pur, mais pour ce qui est de donner une consistance à Mathilde, il faudra repasser. Eric Halfvarson, qui avait tant marqué en Hagen du Crépuscule des Dieux à Bayreuth et en Inquisiteur du Don Carlos de Verdi, décoit ici : la voix graillonne, l’émission est peu claire et le français impossible à comprendre. Aucun reproche en revanche contre les seconds rôles, du Jemmy plein de jeunesse de Sofia Fomina au Gessler châtié de Nicolas Courjal. Les chœurs de Covent Garden s’investissent dans leur chant comme dans leurs mouvements, et l’orchestre maison, sous la baguette impérieuse d’Antonio Pappano, joue comme si sa vie en dépendait. Le chef ne se pose aucune question : il croit en cette partition avec la foi du charbonnier, et les sonorités somptueuses qu’il fait monter depuis la fosse convaincront jusqu’aux plus sceptiques. Un DVD à montrer à tous ceux qui pensent que le dernier Rossini n’a plus rien à nous dire.

 

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