Quand j'étais petit, je n'étais pas grand...

Ruslan and Lyudmila

Par Laurent Bury | ven 23 Septembre 2016 | Imprimer

Vous détestez toute mise en scène d’opéra qui s’écarte d’un iota de la lettre du livret ? Vous n’aimez que les spectacles les plus traditionnels ? C’est votre droit, et il existait déjà pour vous, depuis 1995, un DVD magnifique de Rousslan et Ludmilla, captation du spectacle du Maryinski qui recréait les fastes de la production conçue en 1904 par Konstantin Korovine et Alexandre Golovine. Cerise sur le gâteau, Ludmilla y est interprétée par la toute jeune Anna Netrebko.

Mais de grâce, mesdames et messieurs, si vous n’aimez pas les spectacles plus audacieux, n’en dégoûtez pas les autres. Ne vous changez pas en ayatollahs lyriques, ne lancez pas de fatwas contre tous les metteurs en scène qui proposent autre chose que du Zeffirelli ou du Pizzi. Personne ne vous oblige à aimer, et une production « avant-gardiste » n’est jamais qu’une réalisation scénique d’une œuvre qui est amenée à en connaître bien d’autres. Comme dans la chanson, « Les passants disaient : Veux-tu cacher ça ? Moi je répondais : Ne regardez pas ».

En l’occurrence, avec ce nouveau Rousslan et Ludmilla, Dmitri Tcherniakov fait tout sauf montrer son cul à tous les passants. Sa mise en scène est d’une grande intelligence, d’une grande sensibilité et même d’une grande beauté. Pour sa réouverture en 2011, le Bolchoï lui offre le luxe d’une succession de superbes grands décors construits, comme bien peu de scènes modernes semblent encore en avoir le courage ou les moyens. Et le premier acte, à quelques détails près, pourrait faire croire à un spectacle traditionnel, avec sa débauche de somptueux costumes historiques russes : il s’agit pourtant d’une fête costumée, mariage d’oligarques déguisés. Et Tcherniakov met au premier plan une donnée fondamentale du livret, qu’il rend tout à fait limpide : l’affrontement entre le vieux sage Finn et le sorcière Naïna, traduit dans la réalité de notre époque, et en trouvant des équivalences aux différentes scènes de magie. La tête géante devient une mystérieuse projection sur écran ; l’apparition des enchanteresses censées détourner les hommes de leur mission nous transporte dans un bordel de luxe peuplé de nymphettes très court vêtues où l’on célèbre l’anniversaire de la patronne ; le jardin du mage Tchernomor est une gigantesque chambre d’hôtel à la modernité aseptisée… Un conte de fées, non, mais un récit cohérent, auquel peuvent adhérer des esprits adultes.

Et quand bien même vous devriez fermer les yeux, ce DVD s’imposerait par sa qualité musicale. Au lieu de lâcher l’orchestre comme un bolide pétaradant dès l’ouverture, Vladimir Jurowski dirige avec une élégance qui rapproche Glinka de ses modèles et contemporains italiens : les lignes musicales restent constamment claires et lisibles, sans que la propreté irréprochable de l’exécution nuise un seul instant à l’émotion. Et pour les voix, le Bolchoï avait fait appel à ce que l’école russe a de mieux, sans se priver de ressources extérieures. Future Reine de la nuit à Bastille (en alternance avec Sabine Devieilhe), Albina Shagimuratova a l’exacte voix du rôle, et son répertoire dit assez qu’elle en maîtrise la virtuosité ; par ailleurs, l’actrice joue parfaitement le jeu que lui impose Tcherniakov. Mikhaïl Petrenko combine la jeunesse du personnage et ses graves, ce qui fait de lui un Rousslan idéal. Audace extrême, mais ô combien payante, confier le rôle travesti de Ratmir non pas à une mezzo mais à un contre-ténor, l’excellent Yuri Minenko, entre-temps révélé en Occident par Artaserse. Avec une telle voix de miel, on ne regrette pas un instant cette infraction aux volontés du compositeur. Elena Zaremba est une Naïna de haute volée, et le Rousslan de Gergiev, Vladimir Ognovenko, se contente des quelques répliques de Svetosar. Venu d’à peine plus loin, le baryton-basse lituanien Almas Svilpa est un sympathique Farlaf, rôle comique qui hérite d'un fameux air pris ici un peu moins vite qu'on l'entend parfois. Avant d’inscrire à son répertoire des rôles particulièrement lourds, la Bulgare Alexandrina Pendatchanska, alias Alex Penda, était encore en mesure de répondre aux exigences belcantistes de Gorislava. Quant à Charles Workman, si son russe est assez exotique, sa voix n’en est pas moins plus agréable à écouter que celle de certains ténors slaves auxquels le rôle de Finn ou de Bayan est parfois confié (il chante ici les deux, qui ne font plus qu’un seul et même personnage). Autrement dit, il y a place dans votre vidéothèque pour ce nouveau Rousslan, même si vous possédez déjà la version Gergiev.

 

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