Tout n'est qu'illusion

Sadko

Par Charles Sigel | dim 14 Novembre 2021 | Imprimer

Sur un écran, trois personnes répondent aux questions d’un interrogateur au ton impérieux, préludant à une « expérience », on saura bientôt laquelle : un jeune trentenaire d’allure banale, en pull-over gris et chemise blanche qui reconnaît n’avoir pas trop bien réussi dans la vie et confie que l’un de ses rêves d’enfant était d’être « un chevalier sorti d’un conte russe », une jeune femme au pull rose, qui semble très à l’aise dans la société et avoue qu’elle a envie « que l’amour l’emporte », que le bonheur lui fasse tourner la tête, enfin une autre femme, d’âge plus mûr, qui s’étonne que ses relations amoureuses tournent toujours mal et voudrait savoir pourquoi. L’écran aux vidéos s’envole et on retrouve le bon jeune homme devant le portique d’entrée d’un parc d’attractions au sommet duquel s’allume une enseigne : Parc de Réalisation des Souhaits.


© Damir Yusupov

Quel esprit ne bat la campagne

Voilà le Sadko de Dmitri Tcherniakov, dont les relectures sont parfois heureuses (Eugène Onéguine), parfois moins (Don Giovanni à Aix), en tout cas toujours assez prudentes dès qu’il s’attaque aux grands classiques russes. Après La fiancée du Tsar à Berlin et à la Scala, après La fille des neiges à Paris et Le conte du Tsar Saltan à Bruxelles, il revenait au Bolchoï en février 2020 pour y monter un opéra qui fut autrefois un pilier du répertoire, mais délaissé depuis les années quatre-vingt (et quasi ignoré dans nos contrées). Interprétation joueuse et tendre, titillant la tradition, lisible de plusieurs manières, se faufilant entre prise de distance et magie du grand spectacle.

Sadko est un conte traditionnel de Novgorod, grande ville marchande sur la rivière Volkhov (détail important pour la suite) à quelque 180 kms au sud de St-Pétersbourg, ville hanséatique, jadis prospère parce que sur la route entre la Scandinavie et les régions du Caucase, et donc l’Orient. Et voilà pourquoi on entendra dans l’opéra de Rimsky-Korsakov (natif de la région de Novgorod d’ailleurs) un marchand viking, un marchand indien et un marchand vénitien.

On chante beaucoup dans cette histoire : Sadko est un gentil barde de Novgorod, qui chante en s’accompagnant au gusle (ici c’est plutôt une cithare qu’il porte en bandoulière). Tout le monde le tourne en dérision jusqu’au moment où il pèchera miraculeusement trois poissons d’or, qui lui permettront de devenir marchand, de partir sur les mers après être tombé sous le charme de Volkhova, la fille du Tsar des Océans, de descendre au fond de la mer pour l’épouser, jusqu’au moment où elle lui échappera, et il n’aura plus alors qu’à revenir à la maison retrouver son épouse délaissée.

Un alter ego ?

Un héros qui se berce d’illusions, qui échappe par le rêve ou le conte à la vie réelle, une épouse oubliée, une fille de la mer… On l’a compris, Tcherniakov va promener ses visiteurs, ses trois héros d’aujourd’hui dans le conte de Novgorod, et ces jeunes contemporains se révéleront proches de Sadko, Volkhova et Lubava Buslaevna.
On sera très vite traversé par l’idée que le jeune homme en pull-over est un avatar de Tcherniakov lui-même… Tcherniakov qui se promènerait à la lisière du monde de l’opéra, comme le néo-Sadko au marché de Novgorod…


© Damir Yusupov

Archéologie opératique

La production est luxueuse, profuse, moscovite ! Quelque 630 costumes, d’innombrables choristes et figurants, et une plongée dans l’histoire du théâtre. L’un des aspects les plus séduisants du spectacle, ce sera le voyage quasi archéologique qu’il entreprend dans la mémoire des planches. Le monde de l’opéra, comme réservoir de fantasmes, d’utopies, d’illusion, de rêve en somme…
Chacun des décors sera issu de projets anciens, réalisés ou non : le grand rideau représentant la mer par Fyodor Fedorovsky (Bolchoï 1949), la salle de la guilde des marchands par Appollinary Vasnetsov (Mariinsky 1901), le lac Ilmen au clair de lune par Igor Bilibin (St Petersbourg 1914), la petite maison de Sadko par Nicolas Roerich (Covent Garden 1920), le port de Novgorod par Konstantin Korovin (Bolchoï 1906), le palais du Tsar des Mers par Vladimir Egorov (Moscou 1912).

Dans ce périple, le néo-Sadko aura pour guide une sorte de druide (longue robe blanche, barbe et cheveux assortis) qui assistera à l’humiliation du pauvre bon jeune homme qui voudrait placer sa chanson, mais auquel les marchands préfèrent un chanteur (l’excellent haute-contre Yuri Minenko, à la projection et au phrasé remarquables dans le rôle de Nezhata, prévu en principe pour un mezzo travesti). Face à lui, la voix puissante et large du ténor Nazhmiddin Mavlyanov sonne un peu rugueuse, barytonante, idoine pour incarner ce jeune homme d’aujourd’hui, moins idéale dans les parties élégiaques du rôle de Sadko, qui fut naguère le triomphe de Vladimir Atlantov et surtout de Vladimir Galouzine. En revanche, sa patauderie touchante suggère qu’il incarne dans la vision de Tcherniakov l’étranger universel, ostracisé, repoussé, méprisé.


© Damir Yusupov

Un monde virtuel

Ces marchands cossus, qui semblent sortis d’un livre d’images pour enfants russes sages le blackboulent cruellement, si pimpants dans leurs beaux costumes aux couleurs de berlingots, pistache, anis, groseille, banane, avec une petite touche de bleu curaçao. Broderies et chapeaux extravagants, c’est une vieille Russie d’imagerie populaire, celle qui inspira Léon Bakst, le jeune Kandinsky ou Larionov et Gontcharova à leurs débuts. Et après tout la Russie de Rimsky est aussi imaginaire que l’Espagne de son Capriccio ou l’Asie de sa Shéhérazade.

Ces trois personnages contemporains qui vont de tableau en tableau dans ce Parc de Réalisation des Souhaits, charmant, bigarré, mais illusoire, peut-être incarnent-ils pour le metteur en scène l’aliénation des hommes (et femmes) d’aujourd’hui, fuyant le réel pour s’oublier dans un autre monde virtuel, idéal, merveilleux, dans une amnésie collective. Simple hypothèse, qui traverse l'esprit et ne tient pas forcément la route. On le verra à la fin.

Une princesse de rêve

C’est dans le décor du lac Ilmen au clair de lune qu’apparaît pour la première fois Volkhova drapée de voiles (assez laids) bleu-blanc-orange. En revanche, la voix d’Aida Garifullina sera un enchantement constant, aérienne, limpide, ses vocalises ondulantes sont aussi légères et serpentines que ses mouvements de danse gracieux. Comme Sadko, on se laissera prendre à cette apparition irréelle. Garifullina, soprano léger aux aigus de rêve, chante Gilda, Nanetta, Natacha, Mimi, Norina… On l’a vue à Paris dans Snégoroutchka (avec Tcherniakov aussi) et tout récemment en Musetta. Son long duo sous la lune avec Mavlyanov, sur un tempo de valse, avec chœur de cygnes/sopranos dans le lointain, s’ébroue dans la sensualité de Rimsky-Korsakov. Sonorités opulentes de l’orchestre du Bolchoï, harmonies voluptueuses, alanguissements des cordes graves au-dessus desquelles planent les arabesques de la jeune femme qui voulait que le bonheur lui fasse tourner la tête.


© Damir Yusupov

Par une incroyable transition de l’orchestre, qui emprunte le motif du Rhin à Wagner (Rimsky a revendiqué s’être inspiré de lui), on entre dans la petite maison de l’épouse délaissée.  C’est la grande Ekaterina Semenchuk qui reprend un rôle où s’illustrèrent Arkhipova et Obraztsova. Plénitude de cette voix typiquement russe, mûre et charnue, très longue, au vibrato expressif et maîtrisé. Les aigus sont aussi éclatants que les graves sont troublants. Longues phrases auxquelles Rimsky offre un arrière-plan de clarinettes. Emotion, intériorité de sa plainte désolée, noblesse de la ligne, profonde mélancolie, simplicité. Mavlyanov est à son meilleur quand il dialogue avec elle, les deux voix ont des grains qui vont bien ensemble…

Une Russie de conte bleu

Il y a dans Sadko deux morceaux de bravoure à grand spectacle. D’abord la scène du port, ici avec grand renfort de foule, de chœur, de tapis, de tonneaux, de couleurs acidulées, de moines mendiants, et toujours ce haute-contre impeccable qui chante la gloire de Novgorod, et c’est là tout ce que les marchands veulent entendre.

Pour enfin n’être plus transparent à leurs yeux, Sadko lance un pari : si on pêche des poissons d’or dans la rivière (et Volkhova lui a révélé qu’il y en avait), eh bien il acquerra toutes les boutiques des marchands, et sinon il le paiera de sa vie. On en pêchera bien sûr, mais le jeune homme magnanime laissera leurs richesses à ces marchands cupides, il offrira l’or aux gueux de la ville qu’il engagera comme matelots pour partir vers le palais du Tsar des mers.


© Damir Yusupov

Ce qu’on admire ici, ce sont les chœurs du Bolchoï, leur plénitude, la précision, la richesse et l’équilibre de la palette sonore, l’éclat de l’orchestration de Rimsky, l’autorité de la direction du jeune Timur Zangiev (vingt-six ans ! formé par Gennady Rozhdestvensky).
On admire aussi les trois marchands étrangers : les graves profonds du marchand viking Dmitry Ulianov (après une superbe introduction grondante de l’orchestre), les mélismes élégants du marchand indien Alexey Nekludov, la plénitude et le legato du baryton Andrey Zhlikhovsky, le Vénitien.

Le cinquième tableau est le moins réussi. On y voit en principe Sadko sur son bateau entouré de ses marins. Ici, Sadko est seul sur le plateau immense, il émerge de la toile peinte tandis que le chœur d’hommes chante en coulisse. Passage où on peut préférer le timbre clair d’un Vladimir Galouzine (avec Gergiev)…


© Damir Yusupov

Rimskyland

Le tableau du royaume du Tsar des mers (Stanislav Trifimov, voix de basse surgie des abysses) atteint des sommets de kitsch. C’est Rimskyland… A partir du projet de décor de  Vladimir Egorov pour l’opéra privé Zimine de Moscou en 1912, Tcherniakov propose une extravagante pâtisserie maritime digne des Folies-Bergère de la grande époque, clinquante de néons et de leds, avec l’indispensable escalier des revues, où va défiler une cohorte de pieuvres, poissons en tous genres, méduses, baleines, coquillages, créatures des grandes profondeurs, hippocampes, sirènes, étoiles de mer, monstres marins, un défilé qui semble sans fin, un tiers Fellini un tiers Las Vegas un tiers Pixar, dans un camaïeu de bleus et de verts sous une lumière de show télévisé, un merveilleux de pacotille qui en met plein la vue et que Sadko et Volkhova regardent avec des yeux d’enfants.

Ce n’est pas la mer dont rêvait Rimsky-Korsakov, compositeur mais d’abord marin (comme Roussel et Jean Cras). Le grand rêve d’exotisme s’est mué en simulacre pour parc d’attractions. Regard critique, mais qui reste joueur, de Tcherniakov. La scène du mariage, sur la musique tonitruante de Rimsky, fait tourner toute la troupe dans une ronde très Broadway, jusqu’au moment où le vieux guerrier Vision apparaît (c’est le druide, muet jusqu’ici) pour mettre le holà à ces débauches et envoyer Volkhova, accompagnée de son barde, à Novgorod où elle deviendra rivière tandis que le roi des Océans ne quittera plus les profondeurs.


© Damir Yusupov

Le plateau nu

Ultime tableau : sur la scène désormais nue, les jeunes gens sont arrivés au bout de leur rêve. Le bonheur semble à portée. Grandes fanfares à l’orchestre.  Et puis tout retombe. Decrescendo. Volkhova revient avec sa valise à roulette, le néo-Sadko s’est endormi. Elle lui chante (merveilleusement) une très belle berceuse, tout en retirant ses voiles tricolores, pour enfiler sa jupe et son pull roses de businesswoman. Elle se libère du sortilège. Seule la musique évoque les prairies éclairées par l’aurore où la scène est censée se dérouler.

La lecture de Tcherniakov tord un peu le bras du livret, évidemment. Mais quelle puissante image théâtrale (au moins aussi forte que les tableaux bigarrés de tout-à-l’heure) que ce plateau gigantesque, cette belle jeune femme qui sort par le fond, ce jeune homme endormi, bientôt rejoint par son épouse terrestre, pour un duo de réconciliation.

La fabrique de l’illusion

Dernière image, entrent une foule d’hommes et femmes en combinaisons de travail grises et casques de chantier orange. Sur leur torse, en grosses lettres jaunes, le sigle ПAPK. Ce sont tous les choristes, figurants, solistes. On reconnaît les marchands étrangers, le roi des Mers avec son trident, les moines mendiants grâce à leurs bâtons, tous les ouvriers de la fiction théâtrale.
Puis arrivent sur leurs roulettes les éléments de décors, tous tableaux entremêlés, l’escalier des poissons, les piliers de la guilde, la voile du bateau de Sadko.

Tandis que la musique célèbre la gloire de Novgorod, l’image raconte autre chose (et, très théâtralement, nous laissera sur une impression ambigüe) : si l’opéra se termine par un retour à la réalité, toute cette fin – peut-être tout ce spectacle – dit l'amour des planches, de la machine théâtrale, de « l'illusion comique ». Car c'est bien dans l'illusion, le leurre, l'imaginaire, que les personnages de Tcherniakov, du moins les deux amoureux, auront, un instant, approché leur vérité. Et l'ultime image montre un Sadko en larmes... Ce ne sont pas des larmes de bonheur.

 

 

 

 

 

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