L'opéra des perdants

Serge Prokofiev : Le joueur

Par Yvan Beuvard | jeu 18 Octobre 2018 | Imprimer

La passion dévorante du jeu est une constante de la vie sociale russe. La Dame de Pique en était une première illustration. Après Pouchkine (puis Tchaïkovsky), cette pathologie est au cœur d’un opéra mal-aimé de Prokofiev, rédigé avant l’Amour des trois oranges.

Dostoïevski avait connu le démon du jeu à Wiesbaden. Sorte de confession déguisée, son bref roman psychologique, publié en 1866, met dans la bouche d’Alexéi Ivanovitch sa propre histoire. Le compositeur en tire son livret, amputant le dénouement, puisqu’il préfère achever l’opéra, donc le film, au moment où Pauline abandonne le héros à son destin. L’ouvrage de Prokofiev, qualifié de « futuriste », fut refusé sur les scènes russes, malgré son remaniement en 1926.  C’est précisément Guennadi Rojdestvensky qui, le premier, fit entendre la partition en Russie. Il l’enregistra, en concert en 1963, dix ans après la mort de Prokofiev, pour recommencer avec la bande-son du film de 1966, ici reproduit, dans une distribution voisine. Entretemps, les enregistrements se sont multipliés, dont on retiendra deux DVD, aussi remarquables l’un que l’autre (Barenboïm/Tcherniakov, en 2009, puis Gergiev/Chkheidze en 2010). Nous revient cet enregistrement historique, déjà diffusé sous ce format en 2007.

Quelque part est reproduite la pratique que Prokofiev et Eisenstein avaient codifiée : la musique, composée avant le tournage en était le moteur. La prosodie syllabique, naturelle, se prête mieux que toute autre à la transposition filmée de cet opéra. Elle en suit scrupuleusement, à peine resserrées, l’action et la musique. Les acteurs sont remarquables : tout est juste et la synchronisation est aboutie, du chant évidemment, mais aussi du moindre geste. Par exemple, la scène où le Général se voit refuser l’entrée des appartements de la Babouchka  est un modèle en la matière. La progression, les ponctuations sont traduites avec naturel par l’acteur et renforcent l’expression dramatique.

Le film-opéra constitue la meilleure introduction à l’ouvrage et – outre son intérêt historique évident – en offre une version achevée, tant musicalement que dramatiquement. Les coupures pour les besoins du film sont réalisées avec soin, et rien ne permet à l’auditeur non averti d’en prendre conscience. L’ensemble est hallucinant de vérité psychologique, de beaucoup supérieur à cet égard à la brillante réalisation de Gergiev, aux personnages stéréotypés.

La vigueur, la tonicité rude de Prokofiev sont bien présentes, même si l’enregistrement a vieilli. La bande-son originale a été restaurée (« Sound reconstruction : Jen Schünemann »), mais rien ne le laisse supposer tant sa restitution date. Certes l’accord avec l’image est respecté, mais l’auditeur est en droit de se montrer plus exigeant. La direction de Guennadi Rostdestvenski est aussi précise, ferme que celle de nos meilleurs interprètes. Les couleurs sont là, même amoindries par la qualité médiocre du son. La dynamique, les tensions sont ménagées et rendent certaines scènes palpitantes.

La distribution, qui réunissait la fine fleur du chant russe des années soixante, rassemble des chanteurs le plus souvent inconnus en Occident. Pour autant, leurs qualités d’émission, leur adéquation aux différents rôles et leur engagement les hissent au meilleur niveau. Le Général est G.Troitski, basse sonore, qui rend à merveille toutes les facettes de ce personnage suffisant, véhément, qui sait aussi se faire tendre ou suppliant. Alexéi, passionné, exalté, bien que domestique et traité comme tel, est prêt à tout pour Pauline qu’il aime passionnément. La force du chant relève de l’évidence, c’est un grand ténor que W. Machow, qui n’a pas laissé d’autre trace, semble-t-il. Pauline, est chantée par Irina Poliakova, qui nous valut une Fata Morgana (L’Amour des Trois oranges) de qualité. Mystérieuse, capricieuse,  déchirée, cruelle, fière, à certains aspects monstrueuse, dans la scène où elle révèle être la maîtresse du marquis, puis dans sa fuite après son duo , le baiser hollywoodien et la perspective d’un avenir partagé, elle a la voix tranchante, autoritaire, mais n’est pas pour autant dépourvue de séduction. Babouchka, T. Antipova, est une contralto bien  timbrée, aux graves solides. Despotique, clairvoyante et arrogante, elle aussi est esclave du jeu. Son arrivée, dans une forme physique et vocale éblouissante, comme son anéantissement au troisième acte, lorsqu’elle est ruinée, la rendent pathétique. Le Marquis (le ténor Andrei  Sokolov) est un aigrefin, prêteur à gages, coureur de jupons. La voix est pointue, fielleuse. Il chanta Chouisky (Boris Godounov) ensuite.  Mademoiselle Blanche, aventurière sans scrupules, demi-mondaine française,  passera des bras du Général à ceux du Marquis, pour finir avec un Prince cacochyme. A. Matiouchina, est un beau mezzo, sensuel. Son incarnation à l’écran est en tous points parfaite. Les autres chanteurs ne déméritent pas, auxquels sont confiés des rôles épisodiques (Mr. Astley, le Prince Nilskii…).

Le film est captivant, et toutes les séquences sont d’un égal intérêt. Cependant, le deuxième tableau du dernier acte,  au casino, est une réussite comparable à la bataille sur la glace d’Alexandre Nevsky. Rondo cauchemardesque, d’une virtuosité rythmique démoniaque,  aux ostinatos obsédants, qui renforcent la tension de l’enfer du jeu, c’est le sommet de la partition, et la virtuosité de la caméra, les gros plans renforcent l’expressivité de cette page d’anthologie.

Malgré les réserves émises quant à la qualité du son, malgré des sous-titrages en français qui font sourire tant leur orthographe est fantaisiste, ce film mérite d’être connu : la première référence visuelle, et l’une des plus justes.

PS : Après avoir fait sauter la banque du casino,  Alexéi  brûle deux billets qu’il enflamme à une bougie. Les plus anciens se souviennent  certainement de la provocation de Serge Gainsbourg, sur TF1, en 1984, brûlant un billet de 500 F. Aurait-il vu le film ?

 

 

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