Si tous les livres m'ont tué, il suffit d'un pour que je vive

Don Quichotte

Par Laurent Bury | ven 06 Avril 2012 | Imprimer
 
Peut-être les paroles que prononce en mourant le Quichotte de Jacques Ibert ont-elles servi de base au concept de la mise en scène de l’opéra de Massenet donnée à Bruxelles il y a deux ans. Enfin un Don Quichotte intelligent, qui a autre chose à proposer que des recettes éculées comme le théâtre dans le théâtre ! Laurent Pelly est parti d’une idée simple : Quichotte a dévoré trop de romans, il consomme donc trop de papier, et c’est un vieil homme lisant seul chez lui qu’on découvre au lever du rideau. Quand le chœur apparaît, on comprend aussitôt que ce sont les créatures nées de son imagination : les hommes portent le costume des Espagnols de comédie, mais taillé dans un tissu identique au papier peint, et les femmes sont habillées en danseuses de flamenco, mais leurs robes blanches sont faites de papier griffonné. Et les tas de feuilles de papier vont ainsi se multiplier au fil des actes, formant le paysage dans lequel évoluent Don Quichotte et Sancho Pança au cours de leurs aventures.
 
Marquant le centenaire de la création de l’œuvre, cette série de représentations bruxelloises relevait surtout de la cérémonie des adieux pour José Van Dam, à qui on avait fait pour l’occasion la tête de Massenet – moustache et chevelure blanches –, avant de le quichottiser par l’ajout d’une barbiche effilée à partir du deuxième acte. Evidemment, ni Chaliapine ni Vanni-Marcoux, les deux créateurs du rôle à Monte-Carlo et à Paris, n’en étaient à leur toute fin de carrière, et l’on sait qu’ils abordèrent le rôle en pleine possession de leurs moyens, ce qui est loin d’être le cas du grand chanteur belge, devenu plus baryton que basse, contrairement à ce que prévoit la partition. Le problème se posait déjà, à bien moindre degré, lors de l’enregistrement réalisé en 1993. Si la voix ne répond plus toujours aux intentions, les qualités d’acteur et de diseur sont en revanche intactes (sauf quand José Van Dam se trompe dans le texte, ce qui arrive plusieurs fois).
 
Oliver Hardy de ce Stan Laurel sur le retour, Werner Van Mechelen est un Sancho Pança haut en couleurs, dont la silhouette a les rotondités voulues : à peine entend-on par instant que sa langue maternelle est le flamand plutôt que le wallon. Ridicule comme il se doit pendant les trois premiers actes, il assure ensuite le rôle de défenseur de son maître avec tout le panache vocal nécessaire. Mieux connue dans le répertoire baroque – elle a beaucoup chanté sous la baguette de René Jacobs –, Silvia Tro Santafé est une rossinienne, mais elle a aussi chanté Charlotte dans Werther. La mezzo espagnole fait valoir en Dulcinée un timbre d’une noirceur appréciable dans le grave, qui rappelle parfois celui d’Agnès Baltsa, et une diction un tantinet exotique (les e muets !) mais très clairement articulée. Et son accent a du moins le mérite d’être « géographiquement correct ». Les quatre galants de Dulcinée, bien que francophones pour trois d’entre eux, n’ont pas toujours un français très naturel, mais leur rôle est tellement limité que cela n’est pas trop gênant.
 
Vieux complice de Laurent Pelly pour des Offenbach qui ont fait date, Marc Minkowski fouette et cravache son orchestre, sans jamais laisser la musique s’alanguir (on gagne une dizaine de minutes par rapport à la version Plasson). Pas un temps mort, mais l’émotion est bien là, notamment dans la magnifique rêverie pour violoncelle qui sépare les actes IV et V, et de manière générale pendant tout le dernier acte.
 
En complément, un long et intéressant bonus permet de suivre toute la gestation du projet, depuis le choix des solistes jusqu’aux dernières répétitions, en passant par l’élaboration des décors, avec des interviews de José Van Dam, de Laurent Pelly, de Peter de Caluwé, directeur du Théâtre de La Monnaie.
 
 
 
 
 

 

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