Traîtresses oreilles

Luci mie traditrici

Par Laurent Bury | jeu 05 Juillet 2012 | Imprimer
 
Créé en 1998 sous le titre Die Tödliche Blume, cet opéra de Sciarrino fut donné à Paris dès 2000 dans le cadre du Festival d’Automne, avec l’équipe de la création. En 2001, Trisha Brown le mit en scène à New York et à Bruxelles. En 2007, l’Opéra de Lyon l’avait très intelligemment couplé avec la Tragédie florentine de Zemlinsky (récemment revue lors du festival Puccini Plus), l’intrigue des deux œuvres étant tellement voisine ; dans le même décor, Maria Riccarda Wesseling incarnait le même soir Bianca chez Zemlinsky et la Malaspina chez Sciarrino. Luci mie traditrici a déjà connu deux enregistrements : en 2001 pour Kairos, et en 2003 pour Stradivarius. Et la présente version a déjà été diffusée en disque en 2011, par Stradivarius également ! Il est tentant de penser que cette multiplication des versions reflète l’exceptionnelle qualité d’une œuvre dont le DVD permet une approche différente, notamment en en soulignant l’efficacité scénique.
En effet, à l’écoute seule, l’oreille pourrait être déconcertée, ou lassée, par cette étrange musique qui, après une citation de la superbe élégie « Qu’est devenu ce bel œil ? », de Claude Le Jeune, sur un texte de Ronsard (et dont la mélodie revient régulièrement lors des transitions orchestrales sous une forme dissonante), enchaîne avec un chant à la limite du parlé, au débit souvent très rapide, pour une déclamation répétitive sans rapport ni avec l’art lyrique traditionnel, ni avec le rythme du discours quotidien. Sciarrino déploie un art de superposer les timbres qui n’a rien à voir avec l’opéra habituel, en n’exigeant jamais des chanteurs qu’ils donnent trop de la voix. A peine un mot plus haut que l’autre dans cette sombre histoire de jalousie et de meurtre. Musique envoûtante, qui associe les percussions à l’électronique, avec toutes sortes de bruitages parfois portés jusqu’à des paroxysmes toujours très brefs : grincements, cliquetis, rugissements, gargouillis, frémissements, feulements des cordes, souffle des vents.
L’œil, en revanche, est immédiatement séduit par cette mise en scène élégante, d’une sobriété extrême, loin de tout naturalisme, qui nous transporte dans un monde raffiné, sans ancrage temporel ni géographique précis (malgré quelques éléments clairement japonisants), où l’on joue autant du poignard que de l’éventail. Davantage que la musique, c’est le jeu tout en finesse des acteurs qui nous révèle toutes les menaces sous-entendues, la passion qui couve sous les apparences policées, où l’apparition finale du corps sauvagement amputé de l’amant exécuté par le mari ne produit que plus d’effet. Le décor, composé de simples panneaux mobiles à claire-voie, est magnifié par des éclairages subtils. Mieux qu’une simple représentation filmée, on a ici affaire à un authentique objet cinématographique, multipliant les points de vue, avec quantité de gros plans, sur les visages, mais parfois aussi sur des accessoires significatifs, ce qui contribue évidemment à éviter tout ennui pour l’œil, en proposant une expérience spécifique, sans doute différente de celle que ressent le spectateur en salle.
Quant au long bonus proposé, c’est un modèle du genre, avec interview du compositeur qui présente son œuvre en termes limpides, du chef qui explique la spécificité de cette musique, du metteur en scène, du responsable des décors et costumes, et des principaux chanteurs.
 
 
 

 

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