Slave et mystique

Tribute to Evgeny Svetlanov

Par Laurent Bury | lun 26 Septembre 2016 | Imprimer

Né en 1928, Evgueni Svetlanov dirigea des operas au Bolchoï de 1954 à 1999, même si on le connaît mieux comme chef symphonique plutôt que lyrique. Pour lui rendre hommage le jour de ses 85 ans, Vladimir Jurowski a donc assez logiquement choisi d’interpréter des œuvres orchestrales où la voix joue pourtant un rôle primordial. Deux grandes œuvres russes, pour honorer cet éminent défenseur du répertoire national, deux œuvres qui reflètent un certain mysticisme, l’une enracinée dans la croyance populaire, pour Les Cloches de Rachmaninov, l’autre renvoyant à une religion plus tellurique et nettement plus exotique, puisqu’avec Sept, ils sont sept, Prokofiev a mis en musique la traduction en russe d’une inscription cunéiforme datant du troisième millénaire av.J-.C., découverte dans un temple babylonien et évoquant sept divinités démoniaques. Entre ces deux pages, le troisième Concerto pour piano de Bartok, qui n’est ni slave ni mystique.

Le concert à présent commercialisé en DVD par Bel Air Classiques s’ouvre sur quelques vues nocturnes de Moscou illuminé, puis l’on découvre la Grande Salle du conservatoire Tchaïkovski, dont l’architecture et la décoration sont assez sobres, malgré d’immenses portraits de compositeurs en médaillon. Heureusement, la caméra s’attarde davantage sur les interprètes, sur les visages des instrumentistes, des solistes et des choristes.

Chef lyrique (il fut notamment directeur musical du festival de Glyndebourne de 2000 à 2013) autant que symphonique, Vladimir Jurowski semble fait pour être filmé : ce quadragénaire à la crinière de jais dirige avec un mélange de concentration implacable et de grâce féline qui passe particulièrement bien à l’écran. On apprécie particulièrement de la voir murmurer chaque syllabe des interventions du Chœur Yurlov, l’une des plus vieilles institutions chorales de Russie, dont les qualités de ferveur et de précision sont à la mesure des exigences des œuvres présentées. La pureté de ces voix, jeunes pour la plupart, est particulièrement mise en valeur par les « deux poèmes » de Prokofiev.

On ne retrouve pas nécessairement les qualités de photogénie du chef chez le plus présent des trois solistes vocaux. Le ténor Vsevolod Grivnov livre une prestation vocalement appréciable, animée de tout l’enthousiasme qui convient au premier des trois volets des Cloches, et de toute la véhémence babylonienne de Sept, mais il n’est peut-être pas indispensable de voir en même temps un chanteur qui chausse ses bésicles pour lire des partitions mobilisant toutes ses ressources physiques, et l’obligeant parfois à ouvrir très grand la bouche.

Très loin de la Giulietta des Contes d’Hoffmann dans laquelle elle s’était fourvoyée à Barcelone, Tatiana Pavlovskaya chante ici dans son arbre généalogique, et l’opulence parfaitement canalisée de son timbre sied à merveille à la sérénité de la musique de Rachmaninov ; soliste du théâtre Maryinski, elle y interprète tous les grands rôles de soprano dramatique, dans l’opéra russe ou italien.

Sergei Leiferkus, désormais couronné du crin blanc du patriarche, intervient pour la quatrième et dernière partie des Cloches : le vibrato est évidemment assez prononcé, passage des ans oblige, mais l’autorité de l’interprète reste inchangée, tout comme la couleur si particulière de la voix.

L’Orchestre symphonique de Russie brille dans ces pages aux caractères bien différenciés ; outre le soutien qu’il apporte aux solistes vocaux et aux choristes, on peut aussi le voir dialoguer avec Yefin Bronfman dans le concerto de Bartok. 

 

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