Cav-Porte ? Cav-Mar ?

Un mari à la porte

Par Laurent Bury | jeu 26 Décembre 2019 | Imprimer

Qui aurait acheté un DVD associant Cavalleria rusticana à Un mari à la porte, opérette en un acte proposée par un Offenbach tout juste quadragénaire ? Le Maggio Musicale Fiorentino avait eu la curieuse idée d’associer ces deux œuvres en février dernier, mais on peut comprendre que le couplage n’aurait pas forcément été très vendeur dans les bacs des disquaires. Véritable mariage de la carpe et du lapin, en l’occurrence, les deux partitions n’ayant à peu près rien en commun, ni dans leur style, ni dans leur sujet. A Florence, fallait-il simplement joindre à l’inconnu offenbachien un pilier du répertoire pour contrebalancer et attirer le public ? En tout cas, il est fort peu probable que le diptyque s’impose jamais, et ce n’est sans doute pas demain que les théâtres programmeront Cav/Porte (ou Cav-Mar) comme ils affichent Cav/Pag depuis bientôt un siècle et quart.

En poussant un peu le bouchon, on pourrait aussi se demander qui voudra, malgré la première mondiale revendiquée, acheter ce titre créé aux Bouffes-Parisiens mais ici confié à une équipe entièrement italienne, pour un DVD d’une durée d’à peine trois quarts d’heure ? Autant le dire d’emblée : on ne comprend à peu près rien de ce que les dames chantent, les messieurs étant nettement plus intelligibles mais loin de l'idiomatisme. L’entreprise est une démonstration de ce qu’il ne faut pas faire, et l’on se demande bien à quoi rime le désir initialement louable de monter une telle œuvre dans sa version originale : pour les chanteurs comme pour le public, n’aurait-il pas mieux valu la présenter en traduction vernaculaire, d’autant que le texte parlé y occupe une place considérable ?

On s’étonne aussi qu’Un mari à la porte soit proposé dans une orchestration signée de Luca G. Logi, alors que la partition d’Offenbach ne semble pas avoir été perdue. Peut-être s’agissait-il surtout d’étoffer la musique pour qu’elle sonne mieux dans la vaste salle du nouvel opéra de Florence. La direction de Valerio Galli a le bon goût de respecter la nature de l’œuvre qui, malgré le nom d’opérette dont elle est gratifiée, possède une élégance et un raffinement dignes du genre opéra-comique.

La mise en scène signée Luigi Di Gagni et Ugo Giacomazzi sort au contraire l’artillerie lourde : costumes modernes extravagants et perruques aux couleurs acidulées, décor rempli d’objets bariolés aux motifs discordants, jeu appuyé… La diction des chanteurs rendant les dialogues parlés parfois peu compréhensibles, on a un peu de mal à suivre une action pourtant aussi simple que celle du livret de Delacour et Morand. Même si elle semble se contenter d’une lecture décorative, cette production serait sans doute plus acceptable si l’on comprenait mieux ce qui se passe.

La remarque s’applique également au quatuor de solistes : si le texte était plus distinct, on serait plus sensible à leurs qualités vocales. A Francesca Benitez échoit ce qui est désormais le seul air connu d’Un mari à la porte, la valse-tyrolienne immortalisée jadis par Sumi Jo et plus récemment par Jodie Devos. Les aigus sont au rendez-vous, manque seulement la luminosité qu’on attendrait ici sur l’ensemble de la tessiture. Marina Ogli possède un riche timbre de mezzo, assorti de la diction la moins claire qui soit. Matteo Mezzaro est peut-être celui dont le français est le plus naturel, mais se fait piéger quand le débit s’accélère ; le ténor n’a guère d’occasions de briller, même dans ses Lamentations. Le baryton Patrizio La Placa ne participe qu’au grand quatuor « Il se moque de toi » et au court final, « Tu l’as voulu, Georges Dandin ».

Par la beauté de sa musique, Un mari à la porte mérite amplement d’être remonté (et l’est d’ailleurs assez régulièrement depuis quelque temps), mais ce DVD pose cruellement l’éternelle question de l’acclimatation des opérettes en terre étrangère.

 

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