Un œil noir te regarde

Carmen

Par Jean-Marcel Humbert | mar 10 Mai 2011 | Imprimer
Mai 2010, Carmen s’installe à Lille, avec un succès sans précédent: 11 000 spectateurs en 10 représentations, diffusion en direct sur Internet, télédiffusion et radiodiffusion, multidiffusion en plusieurs villes. Bien sûr, Carmen fait spontanément se déplacer les foules, mais encore fallait-il proposer une relecture intéressante de l’œuvre. Le choix de Jean-François Sivadier comme metteur en scène est déjà en soi un atout considérable. On connaît son travail au théâtre (notamment Le Roi Lear à Avignon, La Mort de Danton à Rennes, et l’inoubliable Dame de chez Maxim à l’Odéon) et à l’opéra avec notamment une Madame Butterfly présentée à Lille en 2004 avec un succès unanime.
 
Ce qui frappe le plus, dès les premières images, c’est la qualité non seulement de la mise en scène, mais aussi du travail de troupe et du travail théâtral. Attitudes, regards, perfection de la diction du texte parlé (modernisé avec justesse), c’est vraiment du vrai, de l’excellent théâtre. La simplicité du décor d’Alexandre de Dardel met bien en valeur les tons pastel des costumes de Virgine Gervaise : là aussi, rien n’est appuyé, tout est suggéré avec finesse. En revanche, l’ensemble donne, à la vidéo, un rendu parfois trop sombre : on sent que les éclairages de Philippe Berthomé sont très soignés, mais l’impression générale est parfois glauque, à l’image de la jaquette du DVD. C’est dommage, d’autant que la réalisation de Thomas Grimm est particulièrement réussie : cadrages et montage dynamiques, et belle manière de suivre non seulement les rôles principaux mais aussi les choristes, en captant de beaux regards expressifs, y compris chez les enfants.
 
La direction de Jean-Claude Casadesus est tout à fait dans la tradition de l’Opéra-Comique des années 1950 : pourquoi pas ? Revenir aux sources peut être aussi une manière de nouveauté. Mais cette direction est parfois un peu molle, il y manque quelques grandes envolées qui auraient ajouté un peu de punch à des moments un peu ternes. Et pour autant, les côtés un peu flon-flon de la partition, eux, ne sont pas du tout gommés. L’orchestre et les chœurs, notamment masculin, sont excellents, et la clarté de la prise de son favorise aussi les ensembles.
 
Pour ce qui est des interprètes principaux, il est intéressant de comparer ce DVD au compte rendu par Christophe Rizoud de la représentation du 25 mai 2010 – alors que cet enregistrement vidéo est du 14. Peut-être certains interprètes ont-ils donné le meilleur d’eux-mêmes pour cette captation ? Toujours est-il que l’impression générale paraît plutôt meilleure que celle issue de la représentation. Bien sûr, on ne peut que louer à nouveau le charme, la beauté de la voix, la musicalité et le travail scénique de Stéphanie d’Oustrac : elle endosse le personnage périlleux de Carmen avec charisme et s’y révèle d’emblée une des grandes titulaires du rôle. Olga Pasichnyk compose une Micaëlla bien d’aujourd’hui, cheveux au vent (pas de nattes tombantes) et sac au dos, le couteau à la main au moindre danger. Interprétation vaillante, intelligence du texte, cette Micaëlla, vocalement convaincante, pour une fois ne laisse pas indifférent. Gordon Gietz (Don José) a la puissance en même temps que les nuances (magnifiques notes allégées et filées à la fin de l’air de La Fleur…) ; sans doute présente-t-il quelques faiblesses et signes de fatigues, mais globalement, à la vidéo, il passe bien et caractérise un personnage puissant propre à séduire un moment la bohémienne. Quant à Jean-Luc Ballestra (Escamillo), il a aussi quelques problèmes, notamment avec les aigus ; mais la silhouette est intéressante et la voix belle. Les comparses directs ont de jolies voix et sont fort amusants et bien en place musicalement, ce qui est important en l’occurrence : Eduarda Melo propose une Frasquita particulièrement piquante, Sarah Jouffroy une Mercédès de charme, Loïc Felix un Dancaïre meneur d’hommes et Raphaël Brémard un Remendado d’opérette, bref chacun est bien typé et là aussi c’est du bon théâtre. Renaud Delaigue (Zuniga), Régis Mengus (Moralès) et Christophe Ratandra (Lillas Pastia) complètent bien cette belle distribution.
 
Le DVD n’est accompagné que d’une notice de 12 pages français-anglais minimaliste (distribution, liste des airs, synopsis). Aucun bonus, ce qui est dommage vu les efforts déployés et les résultats obtenus sur le plan régional : un reportage sur la production elle-même et sur les animations culturelles diverses eut été le bienvenu. Une vidéo de plus vient donc de s’ajouter à une vidéographie déjà importante : ce nouveau DVD est incontournable pour ceux qui s’intéressent plus particulièrement à la mise en scène et au jeu des acteurs. Elle paraît constituer également la version la plus à même d’enthousiasmer les jeunes, du fait de la jeunesse des interprètes et de l’adéquation des physiques avec les personnages, tout en réconciliant les moins jeunes – grâce à la prestation de Stéphanie d’Oustrac – avec une œuvre souvent un peu trop routinière.
 
Jean-Marcel Humbert

 

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