Un Prométhée américain

Doctor Atomic

Par Jean-Marcel Humbert | dim 20 Février 2011 | Imprimer
Juin 1945 : nous sommes dans le laboratoire du projet Manhattan, à Los Alamos (Nouveau Mexique). Le travail de préparation de la bombe atomique (dite « le gadget ») touche à sa fin, et son concepteur, J. Robert Oppenheimer se pose avec juste raison des cas de conscience métaphysiques. La suite de l'action se déroule en alternance sur le lieu de l'essai et dans la maison du savant, jusqu'à l'explosion de la première bombe atomique.
 
Le livret de Peter Sellars (bien connu notamment pour ses mises en scène décalées des opéras de Mozart), est loin d’être aussi spectaculaire que son titre pourrait le laisser supposer (ce n’est pas Docteur Folamour !). La structure de l’œuvre, relativement éclatée, laisse la part belle aux réflexions personnelles de chacun. De ce fait, de longs silences, des scènes sans action se succèdent1. Et bien sûr, notre propre vision est faussée par rapport à celle des acteurs, puisque nous savons, nous, ce qui s’en est suivi : les essais ont réussi, et la bombe atomique a été utilisée par deux fois sur le Japon. De poèmes de Baudelaire à La montagne magique de Thomas Mann, en passant par les principes de la tribu de Pasqualita et ses forces tutélaires, le livret navigue sans cesse entre la reconstitution historique et une naïve bonne conscience très américaine. Fort heureusement, et c’est peut-être là la véritable force de l’œuvre, la prosodie – qui se situe entre Britten et Bernstein (Trouble in Tahiti) – est efficace, et les personnages tous attachants, si bien que l'on prend intérêt à les suivre dans leurs actions et réflexions.
 
John Adams, venu tardivement à l’opéra, multiplie les succès dans ce domaine (Nixon in China, The Death of Klinghoffer…). Il utilise à la base une musique essentiellement minimaliste et répétitive dont il est redevable à Steve Reich et à Philip Glass qui l’a beaucoup inspiré. Accompagnée d’une orchestration foisonnante, sa musique crée une atmosphère hallucinée quand on est dans les pensées des protagonistes, plus naturelle voire même ordinaire quand on est dans la platitude des dialogues quotidiens. L’air qui termine l’acte I constitue l’un des sommets de la partition.
 
Lors de sa création à San Francisco le 1er octobre 2005 dans une mise en scène de Peter Sellars, l’œuvre connut un succès mitigé. En octobre 2008, le Met décide de présenter Doctor Atomic dans une nouvelle mise en scène de Penny Woolcock, réalisatrice de films, avec une nouvelle fois Gerald Finley dans le rôle principal. C’est la captation du 8 novembre 2008, retransmise alors en direct dans de nombreuses salles de cinéma, qui vient d'être éditée sur le présent DVD.
 
La production scénique de Penny Woolcock est globalement intéressante. Le décor à transformations de Julian Crouch n’est ni révolutionnaire ni vraiment novateur, avec ses cases verticales et ses superposition des plans, mais est tout à fait efficace et bien adapté à l’œuvre, notamment dans la double scène du début du 2e acte, qui se passe à la fois chez les Oppenheimer et sur le site des essais. Les projections fixes et animées sont bien en situation, les costumes de Catherine Zuber fort seyants et les éclairages de Brian MacDevitt très soignés.
 
Gerald Finley, naturel, habité, parfois même illuminé, en tous cas concerné au plus haut point, marque ce rôle de son empreinte exceptionnelle, et réalise une étonnante osmose avec le personnage, notamment dans l’air de la fin du premier acte : « Frappe-moi le cœur, ô Dieu triple… ». La voix est belle, l’articulation absolument exemplaire et l’acteur excellent. D’ailleurs que dire de plus du reste de la troupe ? Tous ont été choisis pour leurs qualités vocales et scéniques parfaites, ainsi que pour leur adéquation aux rôles qu’ils interprètent. Citons tout particulièrement la soprano Sasha Cooke, parfaite Kitty, et la mezzo Meredith Arwady, remarquable Pasqualita. La direction d’Alan Gilbert brille par sa clarté et sa grande précision ; l’orchestre et les chœurs sont excellents.
 
Il est un peu dommage que le film ne soit pas à la hauteur de la production scénique : trop de contreplongées lassantes, voire même fatigantes, donnant l’impression que l’on se tord le cou : les caméras dans la fosse devraient être bannies. De même, on regrette le manque d’originalité des cadrages (répétitifs), du montage (trop haché), et des gros plans (rarement en situation). Le son est plutôt bon, et la qualité de l’image haute définition excellente. Le livret de 16 pages est bien illustré, et les textes de présentation intéressants. On déplore qu’il soit uniquement en anglais ce qui, rappelons-le, est contraire aux lois européennes. Le coffret propose deux petits bonus en anglais non sous-titrés : « J. Robert Oppenheimer: In the Shadow of the Bomb » (durée 5 mn), et des interviews dans les coulisses de Gerald Finley et de John Adams par Susan Graham (durée 8 mn).
 
Au total, un DVD qui constitue la meilleure introduction possible à cette œuvre forte.
 
Jean-Marcel Humbert
 
 
1  On ne peut s’empêcher de penser souvent à la longue attente qui précède la bataille d’Azincourt dans le film Henri V de Lawrence Olivier, dont le silence précède pareillement une action aussi violente que bruyante.

 

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