Concentré de Werther

Werther

Par Dominique Joucken | lun 30 Juillet 2018 | Imprimer

Claustrophobes s’abstenir ! Le concept scénique de Tatjana Gürbaca tient dans une boîte à chaussures. La maison du Bailli, le jardin, la place publique de Wetzlar, la chambre où Werther se donne la mort, tout se déroule entre quelques planches de bois. Il est vrai qu’elles sont adroitement disposées, et que leur permanence éclaire efficacement chacun des protagonistes : Werther dans son rêve, Charlotte dans son refus d’elle-même, Albert dans ses conventions bourgeoises, Sophie dans ses chimères de couple. Mais, au-delà d’un concept qui peut séduire au niveau purement intellectuel, le spectateur étouffe dans ce huis-clos, si contraire à la nature onirique de la musique de Massenet. Les costumes n’aideront pas à satisfaire la soif de beauté ; ils ont la même finalité que le décor : enserrer ceux qui les portent dans un carcan. Albert est affligé d’un complet trop cintré, le reste de la famille dans un tweed victorien, Sophie dans des tenues baroques qui ne la mettent guère à son avantage. Werther aura droit à une chemise blanc tout du long, conséquence sans doute de son incapacité à s’enraciner quelque part, à prendre les couleurs d’un lieu. Charlotte passe une bonne partie de l’œuvre en nuisette, transformée en objet de désir bien malgré elle. Tout cela est bien pensé, et peut faire l’objet d’une justification pour chaque choix. Rien n’est arbitraire. Mais rien ne touche au-delà du pur raisonnement. C’est d’autant plus dommage qu’on sent derrière ce travail cérébral un potentiel émotif qui ne demanderait pas grand-chose pour se libérer. Au IV, lorsque le ciel parsemé d’étoiles vient soudain s’insinuer dans tous les interstices que lui laisse l’austérité du décor, un vrai sentiment théâtral surgit enfin. On enrage alors d’avoir dû subir la sécheresse des trois premiers actes, et on se dit que, si la metteur en scène s’était davantage laissée aller vers son inclination naturelle, elle nous aurait livré autre chose que cette conceptualisation tirée au cordeau mais bien pauvre en carnation.

Le spectacle a visiblement été conçu autour de la renommée de Juan Diego Florez. C’est donc la performance du ténor péruvien qui est attendue ici. Les doutes que l’on pouvait avoir sur l’adéquation de son profil belcantiste avec le romantisme plus tardif s’évanouissent très vite. Le rôle a été travaillé très en profondeur, et est assumé avec un luxe de moyens presque ostentatoires. Le registre entier est nourri, tout est lancé avec assurance et sensibilité. Les passages lyriques émeuvent aux larmes (un « J’aurais sur ma poitrine » d’anthologie), et les parties plus récitées reçoivent une part égale d’attention, grâce à une diction française plus qu’honorable.  Jonas Kaufmann reste inapprochable, mais le Sud-américain marque l’histoire du rôle, en lui conférant une grâce inoubliable, alors que Kaufmann jouait davantage sur le registre de l’intériorité mâle. Côté physique, l’implication est totale. Florez semble réellement passer par tous les émois du héros de Goethe, et Dieu sait s’il y en a ! De la pâmoison à la jalousie en passant par l’adoration païenne de la nature, et l’expressivité qu’il met dans son visage est presque effrayante.

Sans surprise, il est donc l’atout majeur de ce DVD. Non que les autres déméritent. Anna Stephany compose une Charlotte fine et sensible, avec ce qu’il faut de morbidezza dans le timbre pour l’écriture soyeuse voulue par Massenet. Mais la voix est simplement d’un volume trop inférieur à celui de son soupirant pour composer des duos équilibrés, sans parler d’un problème d’intelligibilité du texte qui rend moins crédible son incarnation. Mélissa Petit, francophone, n’a pas ce problème, et son timbre aérien et fruité s’écoute avec plaisir, de même que son physique de petit oiseau fragile correspond parfaitement à son rôle. Audun Iversen débarrasse Albert de son côté barbon pour lui conférer une inquiétante étrangeté, avec le secours d’une voix jeune et flexible, mais tout comme les seconds rôles, aucun des participants n’arrive à la hauteur de Florez en matière de sublime, d’engagement, ou de moyens purs.

Dans la fosse, Cornelius Meister suit l’optique de la mise en scène : il s’agit de réinventer l’œuvre, alors allons-y carrément. Son orchestre de l’opéra de Zurich sonne dense, onctueux et sombre, à mille lieues des transparences diaphanes que recherchent les interprètes de la musique de Massenet. Le pari est tenu avec talent, grâce à des instrumentistes hautement qualifiés,  et voilà Werther qui revient vers ses origines germaniques. Au total, un DVD qui ne bouleverse pas le paysage actuel, mais que tout admirateur de l’œuvre se devra de regarder, d’abord pour la prestation inoubliable de Juan Diego Florez, ensuite pour l’originalité du propos, qui montre que, comme tous les chef-d’œuvres, l’opéra de Massenet peut se prêter à des lectures très diverses.

 

 

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