Economie en vrac, budgets en berne, public vieillissant, concurrence de mille autres formes de culture, déficit d’attention, jeunesse ingrate, décideurs incultes, formes avariées, etc. etc. Jamais aucun art n’aura été diagnostiqué d’autant de maux que l’opéra, et l’on se demande même pourquoi on en parle encore tant son grand cadavre est putréfié.
Mais voilà que l’Histoire s’apprête à jouer un de ces tours ironiques dont elle a le secret. Car l’obsolescence soudain va frapper tout ce qui, hier encore, prétendait faire la loi et dicter les modes. Cette ironie prend le visage anonyme de l’intelligence artificielle. Prêtons l’oreille aux plateformes qui ont décidé depuis leur origine de faire presque exclusivement le lit des vainqueurs, en donnant la priorité commerciale, publicitaire, budgétaire aux nouveautés du jour. Enfonçant dans les tréfonds de leur catalogue les références classiques (au sens large) pour faire de la place à la chanteuse du moment, les plateformes aujourd’hui sont submergées de musiques dont l’auteur n’est pas une adolescente souffreteuse, une minette en bas résille ni un producteur habile, mais une machine.
La proportion de musiques pop ou assimilées made in ChatGPT (ou ce que vous voudrez) à partir de prompts assez rustiques pour plaire au plus grand nombre est d’ores et déjà astronomique. Dans des domaines connexes, les producteurs de cinéma savent déjà qu’ils vont rapidement pouvoir se passer de nombreux savoir-faire techniques (décorateurs, spécialistes des effets spéciaux, et même cascadeurs), voire tout simplement d’auteurs ; et si de études affirment que le public est encore attaché à voir sur l’écran de vrais acteurs, le succès d’Avatar et autres fariboles démontre le contraire. Dans les arts graphiques, la génération d’images par l’IA atteint à une vitesse vertigineuse des niveaux qui excluent la main humaine. Encore ne s’agit-il là que du domaine artistique : les anticipations concernant les activités hier encore considérées comme à « forte valeur ajoutée » annoncent une révolution complète des hiérarchies.
Et l’opéra alors ? Cet art qu’on dit égrotant bénéficie d’un privilège qui soudain va devenir exorbitant : il sent la sueur. Le son produit par une glotte humaine dans une salle de briques et de bois est un phénomène désespérément non-digital, non-numérique, non-cybernétique. On pourra toujours échantillonner les voix sur des bécanes hyperpuissantes pour créer des ténors ou des sopranos générés par IA, l’épreuve du feu – la scène – demeurera la seule valide, celle où le contre-ut peut-être ne passera pas, celle où le son est la résonance d’un corps. Corps des chanteurs, du chef, des instrumentistes, des artistes brûlant leur chair : hier expérience dite « muséale » par ses détracteurs, l’opéra va redevenir l’exemple même de ce que fait l’art lorsqu’il est entièrement humain, fait pour l’humain, partagé entre humains. On trouvera certainement des malins qui essaieront de « projeter l’opéra dans le XXIème siècle » en ajoutant à l’« expérience spectateur » une surcouche d’IA – mais cette camelote fera long feu. Au moment où grésillera dans tous les AirPods du monde le psittacisme organisé des IA, la salle d’opéra apparaîtra comme le lieu où s’enracine encore ce qui nous fait insubstituables.


