La classe des maîtres

Par Sylvain Fort | sam 03 Octobre 2015 | Imprimer

Une nouvelle journée commence dans cette école supérieure de chant. Les élèves, tous étudiants-chanteurs ayant déjà un beau parcours académique, sont venus recevoir conseils et perfectionnement de la part de grands professionnels. Leur professeur, un pianiste connu pour avoir accompagné les plus grands, entre en compagnie d’un vieux monsieur en costume démodé. Il leur a annoncé la veille ce visiteur, mais ils n’ont pas bien retenu son nom. Qu’importe. La classe commence. Chaque chanteur passe à son tour, avec un air ou un lied. L’invité les corrige avec précision mais sans aménité particulière. Il semble très sûr de son fait. Un peu trop sûr peut-être. Certains étudiants marquent un peu de surprise devant certains de ses conseils. La matinée se passe, et la surprise se fait hostilité. Les élèves manifestent le peu de goût qu’ils ont pour les conseils de ce vieux bonhomme. Ils n’ont pas l’intention de les suivre. Ils n’en voient pas la justification exacte. Du reste, ce vieillard appartient de toute évidence à une génération oubliée, sa carrière ne plaide pas pour lui, ses conseils sont ceux d’un lunatique un peu arrogant : il les profère avec une assurance déplaisante. La séance se termine ainsi, dans une atmosphère morose et tendue. Le visiteur se retire, raccompagné par un professeur que ses étudiants trouvent inutilement obséquieux.

Le lendemain, une nouvelle séance est prévue avec l’invité. Le professeur prend soin de réunir ses étudiants hors de sa présence. Il leur fait part de son scepticisme et de sa déception devant l’accueil fait la veille à son invité. Les étudiants répliquent qu’ils sont là pour recevoir les conseils de professionnels reconnus, pas de retraités obscurs qui se donnent une supériorité indue. Mais enfin, réplique le professeur, cet homme a chanté avec tous les plus grands chefs, il a été le Wotan du demi-siècle, il a eu les plus importants partenaires, il a bénéficié d’une longévité hors-norme. Les étudiants ouvrent des yeux ronds. Mais enfin ! Cet homme qui est venu hier, c’est Hans Hotter ! Hans Hotter ! Les étudiants écarquillent les yeux davantage encore : ce nom dont le professeur pensait qu’il agirait comme un sésame… ils ne le connaissent pas.

Nombreuses sont ainsi les histoires que vous racontent les chanteurs ayant donné des Master Classes à travers le monde. Pour plus d’un, la référence à tel chanteur du passé est éclairante. Elle fournit des indications précieuses sur le style, l’art, le timbre, la technique. Tel autre me disait récemment avoir douloureusement vécu ce moment où, devant un jeune baryton, il convoqua les mânes de Hermann Prey :  le brave chanteur n’en avait jamais entendu parler et ne voyait absolument pas ce que cette référence apportait.

Beaucoup de professeurs mettent en garde leurs élèves contre l’écoute des grandes voix du passé, de peur qu’ils ne tentent de les imiter. Mais c’est un peu comme si on disait à un peintre de ne surtout pas aller au musée, à un jeune joueur de football de ne surtout jamais regarder les matchs de Ronaldinho. La vérité est que l’écoute des chanteurs du passé n’est pas seulement une école de technique vocale dont on voudrait copier les effets sans connaître les causes. Elle est la seule manière de comprendre à quelle hauteur est placée la barre en termes de phrasé, de ligne, de style, de musicalité, etc.  Ne pas posséder cette culture-là, c’est se mettre en marge de la longue tradition qu’est l’histoire du chant : or cette histoire ne vaut précisément que parce qu’elle est une tradition. L’art du chant n’est en rien une donnée intuitive. Le don vocal existe, mais il n’est rien à l’état brut. Se priver de cette tradition, c’est oublier la somme de conventions dont le chant lyrique est le résultat. Il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. C’est au cœur de cette guidance que s’invente la personnalité, et non dans un retour à l’état sauvage.

Il est alarmant que ceux-là même qui s’aventurent dans la longue continuité de l’histoire du chant n’aient pas conscience du trésor qu’ils reçoivent et sont supposés léguer. Bien souvent, le manque de qualité vocale et musicale n’est pas seulement défaillance technique : il est ignorance. C’est-à-dire incurie, paresse et défaut de mémoire.

Cette anecdote (et ce qu’elle révèle) peut être extrapolée à d’autres domaines artistiques, bien entendu. Mais qui ne voit qu’elle est surtout une grande leçon politique ? 

 

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