La mort du Regietheater

Par Camille De Rijck | jeu 01 Novembre 2018 | Imprimer

Le Regietheater naît d’un geste post-adornien d’une grande sincérité dont on a souvent dans ces colonnes résumé l’élan : après la seconde guerre mondiale, après la Shoah, comment accepter l’idée-même de divertissement ? En Allemagne, les mouvements progressistes espéraient faire table rase d’une société qui avait contribué à faire chavirer le monde. On se mit donc à attaquer au burin le socle et le marbre des piliers d’une culture qui n’avait su préserver les nations de leurs pires démons.

L’opéra fut parmi les premiers condamnés. Bourgeois, fastueux et compromis de Wagner à Pfitzner, on entreprit de lui régler son compte. Ainsi assista-t-on à la mise à sac d’un genre, à son exécution sommaire, à son écartèlement pour intelligence avec l’ennemi. Pendant dix ans, vingt ans, trente ans, les nouveaux tenants de cet art le soumirent à mille transformations. L’entreprise fut passionnante et contribua à enrichir un genre qu’on croyait passer par les balles.

C’est que dans cette révolution Robespierre se nomma Liebermann et Danton se nomma Mortier. Des porteurs du dogme nouveau, certes, mais de sacrés mélomanes. À La Monnaie, Mortier contribuait à lancer Chéreau, Bondy et les Herrmann, commandait des opéras à Philippe Boesmans mais en même temps programmait Semiramide avec Montserrat Caballé. Il y avait, au fond de son cœur, quelque chose d’indescriptible qui le liait aux loggionisti. Et quand plus tard, les noms d’oiseaux fusèrent entre les gardiens du temple et ceux qui entendaient le repeindre des rutilances de la modernité, un même amour de l’opéra les liait fondamentalement.

Soudain, les pouvoirs publics soucieux de moderniser un genre réputé ringard et dont ils ne connaissaient visiblement rien, entreprirent de nommer à la tête des théâtres de grands agitateurs. Des communicants ou des grands diplômés qu’un Trovatore couvrait d’urticaire mais qui possédaient la science de la transformation et préféraient le faire-savoir au savoir-faire.

Quand – il y a quelques années un célèbre directeur d’institution parisienne entra dans un bras de fer épique avec notre rédaction, il nous traita et, avec nous, nos lecteurs de « spécialistes de la spécialité ». Or s’il appartenait à ce directeur de s’opposer à nous sur le terrain des idées, le principe que notre attachement à l’opéra puisse constituer une insulte à ses yeux nous surprit. Opposerait-on la même sentence à un spécialiste de Cy Twombly ou de Michelangelo Antonioni ? Ils sont les représentants de matières premières nobles et respectables. Les amateurs du patrimoine de l’opéra, eux, sont visiblement devenus des tocards. Une caste frelatée que les directeurs d’opéra manipulent avec un dégoût affiché. L’objet de leur passion est un genre éteint qui ne survit que parce qu’on le modernise à grand renfort de kalachnikovs et de nus racoleurs. Cela, bien sûr, ne serait rien si l’exemple évoqué n’était le symptôme d’une approche malade de l’opéra.

Voilà donc vingt ans qu’ici ou là, des directeurs d’opéra fleurissent avec la conviction que leurs treillis sur scène, leurs armes de poing et leurs transpositions des Noces de Figaro dans une base avancée de Kandahar apportent quoi que ce soit de neuf à un art qui n’a besoin de personne pour irradier de modernité. Parce que Mozart, Janáček, Debussy, Verdi et tant d’autres n’ont de masterclass de panache à recevoir de personne. Leurs œuvres ont survécu aux guerres, à la bombe atomique, aux pires épidémies et à l’Internet 2.0 sans jamais rien perdre de leur rutilance. Ce qui a fané, en revanche, c’est le Regietheater. Mouvement salvateur et bardé d’idées neuves, cette révolution aura, comme toutes les révolutions, connu des lendemains difficiles. Elle semble désormais avoir éprouvé mille fois jusqu’à la dernière de ses idées, jusqu’au plus extrêmes de ses concepts. Le sang neuf s’est figé, les caillots ont obstrué les artères, les tissus se nécrosent et il ne reste plus rien que putréfaction de ce nouvel élan. Que cette génération se retire, riche de ses apports, honteuse de ses facilités et laisse enfin la place à une nouvelle ère de fulgurances.

 

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