Laissez-moi rêver !

Par Christophe Rizoud | ven 01 Juin 2018 | Imprimer

L’opéra, art muséal, figé dans une tradition pluriséculaire, trusté par une poignée de compositeurs – Mozart, Verdi, Puccini…–, enkysté dans un répertoire immuable dont le titre le plus récent – Dialogues des Carmélites – a dépassé l’âge légal de la retraite dans la fonction publique ; l’opéra, propriété exclusive de divas capricieuses et de ténors en surcharge pondérale, royaume de grandes voix capables d’exploits insensés ; l’opéra, monde de l’illusion engendré par des machines ingénieuses et des décors dispendieux ; l’opéra est en voie de disparition.

Non le genre qui – souhaitons-le – a encore de nombreuses années devant lui, mais l’opéra, tel qu’on l’a connu, tel qu’on l’a aimé, tel qu’on l’aime encore.

La présentation des saisons prochaines en France, les déclarations d’intention des directeurs nouvellement nommés en province sont autant de signes annonciateurs d’une transformation inévitable du monde lyrique.

Longtemps, les gardiens de la tradition, les cerbères de la didascalie et autres chahuteurs indignés par les libertés prises avec les livrets et les partitions ont tenu les metteurs en scène pour seuls responsables du déclin de l’empire opératique. Grossière méprise : il aurait fallu au contraire tresser des couronnes de laurier à ceux qu’ils prenaient pour des profanateurs. Ces derniers, à grand renfort d’idées subversives, maintenaient sous respiration artificielle l’homme malade du spectacle vivant. Grâce à eux, la durée de vie de l’art lyrique a été prolongée d’un demi-siècle. Mais, à présent que l’essentiel du répertoire a été reconsidéré en large et en travers, qu’Aida, d’esclave, a été promue technicienne de surface, que Don Giovanni couche avec Leporello, que Violetta meurt du sida, que Carmen, devenue porte-drapeau d’un féminisme militant, poignarde Don José et que la mansarde de Rodolfo tourne en orbite autour de la terre, la source d’oxygène est tarie. Que reste-t-il à inventer ?

Face à un public à rajeunir et à renouveler, face à un répertoire rabaché et une poignée d’œuvres inertes à force d’avoir été tripatouillées, face à des budgets toujours plus réduits, face à des salles désertées dont les multiples retransmissions en ligne ou au cinéma accentuent encore la désertification, face à des cahiers des charges souples comme des barres de fer mais garants d’indispensables subventions, les maisons d’opéra n’ont pas d’autres choix que de réinventer la roue.

Comment ? Il suffit de jeter un coup d’œil sur les programmes en cours et à venir pour en avoir une idée. Tout d’abord, le mélange des styles. Cirque, show-laser, hip hop, vidéo, rock-and-roll et tout ce qui peut un tant soit peu mousser sont désormais invités à prendre part à la représentation d’opéra. Electro club tour, escape game, murder party s’ajoutent au catalogue des spectacles, telle la cerise sur un gâteau rassis. C’est fou comme quelques mots d’anglais aident à amarrer le bateau au ponton de l’époque.

Les œuvres, avides de moyens dont on ne dispose plus, encombrées de trop d’histoire et de références inaccessibles – en CD, en DVD –,  ne sont plus proposées dans leur version d’origine mais « d’après », locution prépositive qui autorise à réduire l’effectif orchestral, supprimer des rôles, récrire le livret, modifier l’ordre des scènes et faire passer le nom de l’artisan avant celui de l’artiste.

Le baroque et le contemporain prennent l’avantage sur le répertoire romantique car moins gourmands en ressources, humaines, instrumentales, matérielles. L’opéra coûte moins cher quand il est de chambre.

Ainsi va l’histoire d’un genre artistique autrefois splendide. Comme Manon, il lui faut désormais marcher sur tous les chemins pour subsister.

Et si on refusait d’emprunter cette route maussade. Si on répudiait les spectacles pseudo modernes, montés au rabais, quitte à réduire la voilure. Si on diminuait l’offre pour augmenter le plaisir. Si on privilégiait la qualité à la quantité. Si on donnait à la création les moyens qu’elle mérite plutôt que de verser dans l’expérimental : un grand orchestre, de grandes voix, un livret dont on suivrait l’argument comme un épisode de Downton Abbey ou de House of Cards. Si, pour faire des économies, on fermait les salles trop grandes – Bastille en premier. L’opéra pourrait ainsi s’épanouir dans des théâtres à sa mesure, qui, si démesurée soit-elle, n’en reste pas moins humaine. Si, au lieu d’abattre les cloisons et d’ouvrir béants les propylées, on sacralisait de nouveau le temple, non en pratiquant des prix prohibitifs ou en le réservant à une élite, mais en lui rendant ses rites, ancrés dans la tradition et l’imaginaire. Si les soirées, d’ordinaires, viraient extraordinaires. Si assister à une représentation lyrique redevenait un moment privilégié, un passe-temps aristocratique qui, l’espace de quelques heures, feraient princesses et princes des femmes et des hommes sans titres ni particule. Et si, dans un geste superbe et salvateur, on rendait à l’opéra ce que, peu à peu, on est en train de lui retirer : la part du rêve.

 

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