L'Embellie démocratique

Par Sylvain Fort | mer 04 Juillet 2012 | Imprimer
 
Souvent, les lecteurs nous écrivent. Certains m’injurient, car ils me confondent avec Renaud Machart ; c’est pourquoi je me suis rasé la barbe. D’autres, plus nombreux, font part d’un certain désarroi. Passionnés d’opéra, ils se sentent pour ainsi dire exclus du cercle d’initiés auquel notre site semble parfois s’adresser. Ils se sentent aussi visés par des éditoriaux moquant plus souvent qu’à leur tour la basse-cour lyrique et les béotiens de tout poil.
En réponse à tant de snobisme, ils font part de leur découverte émerveillée de l’opéra, des efforts qu’ils fournissent pour percer la barrière de la langue, aborder des partitions complexes, surmonter les perversités des mises en scène. Ils évoquent les sacrifices consentis pour acquérir des places. Pour cela, ils demandent notre compréhension et notre indulgence. Parfois même, ils demandent adoubement. Certes, ils s’excusent de ne pas en savoir davantage, ils font valoir qu’ils n’eurent pas de parents pour les éduquer aux arcanes de l’opéra, ils se reprochent de n’avoir eu que tardivement le goût de s’y mettre ; ils avouent leurs lacunes béantes : mais ils demandent notre considération et nos égards. Comment n’être pas prompts à les leur accorder ?
Au préalable, il faut néanmoins dissiper les malentendus. Ainsi, je ne crois pas que l’amour de l’art s’hérite. Certains purent être traînés au concert par père et mère, et aujourd’hui préfèrent Nicole Croisille à Claudio Arrau. D’autres furent frappés comme la foudre par un disque entendu au hasard. Les premiers certes brilleront en société pour avoir entendu Callas en Norma grâce à l’abonnement familial. Les autres traîneront toute leur vie les lacunes de l’autodidacte ; et en rougiront ; mais en eux brûlera une passion plus vive.
Toutefois, de même que l’amour de l’art ne s’hérite pas, il n’a pas à être universel. Le choix est l’autre face de la passion. L’amour dévorant prononce des exclusions et ose des impasses. Seul un goût mondain et indifférencié se piquera de savoir un peu de tout, donc rien. Personnellement, j’ignore tout de l’opéra baroque français. J’ai comme d’autres vu sur scène ou écouté au disque des Lully, des Rameau, des Charpentier. Et j’en ai conclu que ce n’est pas fait pour moi. Que d’autres se réjouissent à la redécouverte d’un opéra de Marin Marais me plaît : toute passion fait plaisir à voir. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour aller y bâiller. Faut-il en concevoir le moindre complexe ? Dois-je demander pardon ? J’en connais bien qui dorment à Parsifal, dont je pourrais dans la même journée essuyer trois représentations.
La passion est un vice ; à chacun les siens. Les ignorants apprendront, les passionnés choisiront, les frivoles butineront. Ne sont exaspérants que ces demi-habiles qui, un peu curieux de tout, ne savent décidément rien. C’est eux, chers autodidactes, chers complexés du savoir imparfait, que parfois je moque. Les commentaires tout craquants de science inexacte qu’on entend aux entractes de la bouche de manifestes ignares méritent l’ironie, quand les naïvetés de l’impétrant revigorent.
Récemment encore, j’ai pu voir au concert un pédant diriger une Walkyrie de ses petits doigts boudinés depuis le rang où son statut de critique l’avait assis. Quelques-uns peut-être furent impressionnés de cette science wagnérienne capable de furtwängleriser dans son particulier. J’aime encore mieux ceux qui ont les yeux rivés aux surtitres. Les Festivals ont ceci de beau qu’ils brassent les publics. Les savants y côtoient les ignorants, et ils fraterniseront sur le dos des cuistres. Voici l’été, il est démocratique
 

 

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