Les sablés de Noël des Dieux contre la bourgeoisie rampante

Par Sylvain Fort | mar 08 Décembre 2020 | Imprimer

Inutile de se mentir : malgré le regret que nous inspire l’absence de concerts et de représentations, malgré la compassion réelle que nous ressentons pour les artistes privés de scène et de revenus, la vie continue. La part de la musique y est forcément un peu réduite. Nos semaines et nos mois ne sont plus rythmés par la certitude réjouissante de ces moments à part que sont les concerts et les opéras. Ce n’est pas le rituel social qui nous manque, c’est la présence en chair et en os des artistes, et le rayonnement direct de leur art. 

C’est amusant, l’autre jour je voyais Ariane Ascaride s’exprimer là-dessus face à Clémentine Autain. Elle parlait de ce manque que crée l’absence de spectacle. Elle affirmait qu’en ces temps de confinement, l’art et la culture manquent surtout au peuple, car le « bourgeois » (c’est son terme) a bien d’autres manières d’accéder à la culture, il a des livres chez lui et en somme la représentation vivante n’est qu’une petite pièce du puzzle, alors que pour les gens de peu, la représentation est l’unique moyen d’accès à la présence de l’art. Censément bourgeois moi-même, je me suis senti fier d’être une exception au pays des chiens capitalistes, car malgré les quelques bouquins qui traînent chez moi, le concert ne m’apparaît pas comme superfétatoire. In petto j’ai beaucoup remercié Ariane Ascaride de me procurer ce sentiment de supériorité par rapport à ma classe corrompue, d’autant qu’elle l’a fait sans chichi, avec cette petite pointe d’accent méridional débonnaire, bien carrée dans un fauteuil moelleux sous une lumineuse véranda donnant sur un jardin soigné : il ne manquait plus que Lady Grantham avec une tasse de thé. 

Bref, Ariane a raison, c’est l’homme du peuple en moi, le prolétaire éperdu, qui attendait depuis longtemps la réouverture de l’Opéra. Ce fut fait le 24 novembre, lorsque par la grâce de l’enregistrement radiophonique, j’eus le droit pour le compte de Forum Opéra d’assister à cette Walkyrie dirigée par Philippe Jordan à Bastille, en compagnie d’un petit groupe de compagnons de lutte triés sur le volet même si j’en ai reconnu qui travaillent pour la presse bourgeoise capitaliste et n’en ont même pas honte (alors qu’au moins Forum Opéra repose sur le modèle économique de la gratuité, tel un service public de bon aloi).

Se retrouver dans un Opéra Bastille désert, c’est comme ouvrir un frigidaire vide : on a l’impression qu’il fait encore plus froid. La recension de cette représentation de la Walkyrie sera publiée sur Forum Opéra lorsqu’elle sera diffusée sur France Musique, afin que notre diligent lecteur bénéficie de notre pieuse opinion en même temps qu’il s’emplira les esgourdes de ce Wagner arraché aux troubles de la Grande Boutique. Mais tout de même, il faut ici faire part d’une impression étrange qui n’a pas sa place dans une critique sérieuse et documentée. 

Hé bien, voilà : lors de cette version de concert, tous les artistes étaient vêtus non pas seulement en civil, mais alors vraiment en ordinaire. Siegmund portait une chemise de bûcheron et un jean large ; Wotan avait sorti sa chemise du pantalon et ses chaussures étaient des espèces de Caterpillar usées ; Hunding portait un T-shirt d’haltérophile ; seule Brünnhilde était habillée comme pour aller en boîte. Ce n’est pas gênant, mais enfin tout de même, nous autres journalistes étions rien mieux vêtus avec nos tweeds et nos écharpes. Lise Davidsen, robe près du corps et basket, semblait une housewife en goguette. Pourquoi dis-je cela ? Après tout, il n’y a pas lieu de se formaliser que ces artistes n’eussent point soigné leur apparence pour une captation radiophonique, et choisi de se mettre bien à l’aise pour affronter les quatre heures de l’opus wagnérien : on ne poussera pas l’arrogance bourgeoise jusqu’à les prier de mettre un veston, ça déplairait à Ariane. L’impression que cela donnait était très curieuse, car littéralement on avait l’impression de les arracher à leur quotidien, exactement comme nous nous étions arrachés au nôtre pour assister à cette captation. Ainsi vêtus, allant et venant sur la scène, nous avions le sentiment d’être des intrus dans une intimité qui ne nous était pas ouverte. Que, sortant de scène, ils retourneraient directement à leur vie quotidienne, iraient faire leurs courses, pouponner, couper du bois, que sais-je. 

On n’imagine pas meilleure transition entre le confinement et le retour au spectacle. Ils étaient là, chantant Wagner avec une flamme ardente, mais d’apparence décrochés tout juste du portemanteau. D’ailleurs c’était techniquement vrai. Stuart Skelton (Siegmund) remplaçait au pied levé Jonas Kaufmann (qui aurait mis une veste en velours, j’en suis sûr) : il a fallu aller le déranger chez lui, en Islande, où il vaquait à ses petites occupations, et il est venu comme il était. Quant à Lise Davidsen, elle était chez elle en Norvège et regardait tomber la neige en préparant ses sablés de Noël : et hop, la voici, impromptue. Et alors, c’est là la chose stupéfiante : ces artistes à la mise neutre, banale, presque négligée, étaient, sur scène, des dieux. 

Le contraste entre la banalité de l’apparence et le dépassement par le chant fut saisissant. Soudain ces êtres ordinaires, dont on imaginait bien la vie banale, et que la pandémie avait précisément rendus aux servitudes communes, s’enflammaient comme des torches et offraient ce que quasiment aucun humain ne sait offrir – un timbre, une incarnation, une imagination, une présence. Dans le cas de Lise Davidsen, ce fut même bouleversant : cette grande fille posée là nous mit en lévitation de bout en bout, fanal dans la nuit, tapis magique, exhaussement de tout l’être, enfin bref, un miracle. 

Cette soirée nous a redit à un haut degré d’incandescence pourquoi les artistes nous manquent : parce qu’ils sont ceux dont le métier est de s’arracher à eux-mêmes, de se hisser au-dessus de ce qu’ils sont comme hommes et femmes du quotidien, et d’atteindre à une dimension, à une stature, qui est sans doute leur identité véritable, leur vérité singulière, mais que la musique seule permet de révéler – et assumant cela, déchirant le voile ordinaire, ils nous exhaussent avec eux, psychopompes vers d’autres espaces d’existence que le jour nous masque et nous interdit. 

De tous ceux qui ce soir-là firent le miracle auquel nous avons assisté, on dira la même chose : ils ont rouvert pour nous la voie d’accès à ce dont les frustrations du confinement et le souci du quotidien avaient fini par nous déshabituer, comme si en somme, privés de ces instants de grâce, nous avions fini par cesser de croire à la grâce même. Comme quoi, les gestes de la foi font aussi la foi. 

Il y a quelque douce amertume à songer qu’au moment où j’écris ces lignes, Madame Davidsen ou Monsieur Skelton ou Monsieur Paterson ou Madame Serafin ont retrouvé le réduit de leur salon et de leur cuisine, papotent avec leurs proches, se demandent s’il y aura assez de lait pour le petit-déjeuner demain matin. En eux brûle comme une braise dormante cette ardeur que pour nous seuls ils laissent s’embraser mais qu’habituellement ils domptent et retiennent comme un démon domestique. C’est vraiment pour cela qu’on aime l’opéra et qu’on l’aime sur scène : parce qu’il est tout entier dans ce don surnaturel dont nous sommes les consommateurs égoïstes et point assez reconnaissants. Cette longue diète nous aura au moins permis de retrouver la saveur de cette exception et le sens de cette transcendance.

 

 

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