Bayreuth, temple du progressisme lyrique, parangon de modernité artistique, se devait de rester fidèle à l’esprit visionnaire de Richard Wagner, son fondateur. La mise en scène du Ring l’année prochaine sera générée par une IA – « Intelligence Artificielle » pour les technophobes en retard d’une rupture civilisationnelle. La machine se substitue à l’esprit humain. George Orwell, sors de ce siècle !
Aux cris de walkyries poussés par les plus sceptiques, grande est la tentation d’opposer une curiosité, naturelle car propre à l’homme (et à la femme – n’est-ce pas Pandore ?). Non pas attendre en trépignant l’effet des élucubrations algorithmiques sur le théâtre wagnérien – nous ne nous faisons guère d’illusion, le plus performant des processeurs ne saurait rivaliser avec Patrice Chéreau – mais passer à l’étape suivante et imaginer de nouvelles extensions technologiques au domaine de l’opéra. Houellebecq, sors de ce corps !
Point n’est besoin de faire preuve d’une imagination débridée. Déjà, il y a une poignée d’année, en 2018, Maria Callas, numérisée, fut ressuscitée d’entre les morts lors d’un « Hologram Tour » – à Paris, Salle Pleyel. Et la Divine – encore elle – a chanté au disque le Brindisi de La traviata avec Lawrence Brownlee – ténor émérite qui babillait « ah vous dirais-je Maman » dans son berceau quand la diva assoluta poussait ses dernières notes publiques aux côtés de Giuseppe Di Stefano le 11 novembre 1974 à Sapporo – Larry, comme le surnomment ses amis, est né en 1972.
Montons le volume d’un décibel. Toujours avec Callas – existe-t-il meilleure compagnie ? A présent que ses enregistrements studio ont été remasterisés et les bandes pirates nettoyées de leurs scories, que reste-t-il à espérer ? La plus belle voix du monde ne peut donner que ce qu’elle a, aurions-nous conclu, désemparé, il y quelques temps alors que l’IA n’avait pas repoussé les limites du possible. Dorénavant, les rêves les plus fous sont autorisés. Tous les opéras que Callas n’a pas chantés sont à la portée de nos oreilles par la magie de l’informatique. Le Rossinien qui ne sommeille pas en nous – mais au contraire palpite à l’unisson de Tancredi – se surprend à fantasmer sur de nouvelles versions intégrales d’Ermione, de Semiramide, d’Otello – entre autres – où les rôles conçus pour Isabella Colbran seraient interprétés par la seule qui ait jamais su en assumer l’entière complexité depuis l’avènement du microsillon. Avec évidemment des partenaires à la hauteur – au contraire d’Armida à Florence en 1952, gâchée par des ténors inadaptés à ce répertoire, en plus d’une qualité sonore désastreuse (voilà une œuvre qu’il faudrait aussi confier aux transformeurs génératifs préentraînés – Generative Pretrained Transformers en anglais, les fameux GPT constitutifs de l’IA).
Maria Callas, Hologram Tour © Evan Agostini / Base Hologram
Le « Hologram Tour » en 2018 nous avait laissé sur notre faim. Depuis la science a progressé à pas de géant. Bayreuth – revenons-y – pourrait proposer un Tristan virtualisé avec sur scène en têtes d’affiche Lauritz Melchior et Maria Callas – ne la quittons pas encore — au sommet de leur gloire vocale et théâtrale, lui casque ailé sur la tête, boucles au vent, incandescent de séduction héroïque, elle chantant enfin en allemand une Liebestod qu’elle n’a jamais interprétée qu’en italien. Une ou deux saisons plus tard, un soir de Saint-Ambroise à la Scala, nous applaudirions, en mode artificiel toujours, la Divine en Turandot. Luciano Pavarotti serait Calaf – en alternance avec Franco Corelli – ; Renata Tebaldi Liu. A la fin de la représentation, devant le public en transe, les deux – prétendues – rivales tomberaient dans les bras l’une de l’autre, réconciliées.
Pause (chacun mettra à profit ce bref intermède pour réunir en pensée les plus grands artistes d’hier et d’aujourd’hui dans son opéra favori).
Ainsi serait conjurée la malédiction du répertoire, le paradoxe d’un art maintenu sous assistance respiratoire par la force d’une cinquantaine de chefs-d’œuvre, que les metteurs en scène ont échoué à résoudre. Face aux innombrables combinaisons possibles, les œuvres rebattues, rendues à leur excellence, trouveraient un regain d’intérêt. Afin de réconcilier grand public et création, les processus de décision automatisée travailleraient à concevoir des partitions à même de séduire une large audience. Un sang nouveau irriguerait les poumons phtisiques de l’art lyrique, sauvé de l’anéantissement prophétisé par les plus pessimistes d’entre nous.
Follie! Follie! Delirio vano e questo – Violetta, sors de ce texte ! Folie ? Délire vraiment ? Orwell, Houellebecq et même Traviata adjurés au fil de ces lignes nous enseignent que le pire n’est jamais exclu. Substituer l’IA aux metteurs en scène peut ne pas forcément être une mauvaise nouvelle pour un certain nombre de lyricomanes. Mais, quid des concepteurs des décors, des costumes, des vidéos et autres éléments constitutifs d’une production d’opéra, tous condamnés à plus ou moins long terme à une reconversion professionnelle. Quid des artistes en chair, en os, en larynx et en cordes vocales dont les engagements se verraient cannibalisés par ces voix de légende issues de traitements algorithmiques. Tel un château de cartes, c’est l’entièreté du modèle du spectacle vivant qui s’effondrerait.
Alors utopie ou dystopie ? Chacun jugera. Seul l’avenir décidera. En attendant, continuons d’écouter matin, midi et soir, mains jointes et à genoux, « Se al mio crudel », la scène finale de l’Armida rossinienne propulsée au firmament par Maria Callas à Florence un soir de mai 1952, quatre années avant que John McCarthy, lors de la conférence de Dartmouth, ne consacre sur les fonts baptismaux une nouvelle discipline scientifique appelée « Intelligence Artificielle ».