Jouer dans la cour des grandes

Elektra - Bordeaux

Par Yannick Boussaert | ven 01 Juin 2018 | Imprimer

Chanter Elektra quand on est soprano dramatique, c’est aller se frotter aux grandes qui ont défendu la princesse de Mycènes. Quand on est suédoise de surcroît comme Ingela Brimberg, c’est d’autant plus venir jouer dans la cour des grandes. À l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux, la silhouette athlétique et le visage de la soprano, évoquant Glenn Close, hantent un espace scénique aux praticables en demi-lunes, ersatz de théâtre antique. Cette incarnation scénique qui cherche à souligner les faiblesses de ce personnage toujours impuissant et inactif dans le livret, Ingela Brimberg la complète d’une voix à l’endurance indéfectible, une aisance et une fluidité remarquables sur tout l’ambitus monstrueux du rôle. Contrairement à quelques sopranos plus en vue qui font parfois fi des notes les plus extrêmes en arborant des masques faciaux dignes de film de Murnau, Ingela Brimberg chante toutes les notes et en respecte les valeurs, phrase tous ses monologues. Le portrait se veut complet et face à tant de fraîcheur vocale, on frissonne ou on jubile avec Elektra. L’on regrettera juste de ne pas s’attendrir davantage, notamment lors de la berceuse qui suit la reconnaissance d’Oreste, où la soprano ne parvient que timidement à alléger sa voix, à caresser l’écoute de quelques pianos.

En Klytämnestra, Dame Felicity Palmer met des décennies de science scénique au service d’un portrait d’une acuité fascinante. Toute la rage froide, la jubilation et les fêlures de la reine homicide se trouvent mises en avant, notamment grâce à un talent de diseuse hors-pair et un magnétisme scénique hypnotisant. Certes à 74 ans et même si le grain de la voix reste reconnaissable immédiatement, les possibilités de couleurs sont plus limitées que par le passé.

Ann-Marie Backlund apparaît fatalement plus en retrait, d’autant que la soprano suédoise nous a semblé accuser une certaine fatigue vocale. Le chant manque de brillant et de sensualité pendant toute la première scène pour se rattraper dans le dernier duo avec Elektra et les dernières interventions. Les cinq servantes et la surveillante se hissent avec bonheur au niveau des premiers rôles, notamment la cinquième servante compatissante de Mireille Delunsch ou encore Salomé Haller et Aurélia Legay que l’on retrouve également en sournoises confidente et porteuse de traine de Klytämnestra.


© Vincent Bengold

La distribution masculine s’avère bien moins convaincante. En premier lieu Gidon Saks qui commet l’erreur de forcer le trait au point de parfois aboyer son texte, alors que son volume et sa projection ne demanderaient qu’à être canalisés pour coller à l’écriture d’Oreste. Christophe Montague possède la couleur et la fourberie nécessaires pour croquer Ägisth en quelques mesures mais dispose d’un volume bien plus confidentiel. Sevag Tachdjian ne marque guère davantage dans le court rôle du précepteur d’Oreste, à l’inverse de Paul Gaugler, jeune serviteur en quête d’une monture et particulièrement agile vocalement.

Paul Daniel échoue en partie à donner une lecture convaincante de cette œuvre coup de poing. A la tête d’un orchestre bien préparé et aux belles sonorités, il parvient à faire entendre et les bizarreries et les portes que Richard Strauss ouvre pour la seconde école de Vienne (pour aussitôt les refermer) ainsi que ce qui suivra immédiatement après, à savoir Der Rosenkavalier. Toutefois, l’ensemble manque de l’urgence et des coups de semonce qui structurent l’œuvre. C’est particulièrement frappant dans le premier monologue d’Elektra ou encore dans l’ultime accord final, comme en sourdine.

Enfin, avec les possibilités limitées qu’offre l’Auditorium et sa fosse à demi-couverte, Justin Way organise un semblant de théâtre antique au moyen de deux praticables en demi-lune, de quelques paravents pour régler les entrées et les sorties et d’un jeu de lumière efficace pour scander cette journée infernale. Sa direction d’acteur ne renouvelle pas l’approche des personnages ou de leurs rapports mais démontre une fois de plus qu’avec Elektra, il n’est guère besoin de costumes grotesques ou de décors pharaoniques pour donner vie aux Atrides.

 

 

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