Qui tire les ficelles quand personne ne porte la culotte ?

Erismena (Cavalli) - Versailles

Par Guillaume Saintagne | sam 02 Décembre 2017 | Imprimer

Oui le miracle a bien eu lieu, comme l'écrivait notre confrère Laurent Bury lors des représentations aixoises. Nous l’entendons cependant un peu différemment : cette production d’Erismena de Cavalli réussit en effet le miracle de captiver. Captiver d’abord, malgré des costumes ineptes dont la laideur ne semble avoir aucune autre justification que la fantaisie fainéante de Macha Makeïeff. Captiver ensuite malgré une mise-en-scène peu inspirée de Jean Bellorini qui a tout de même pour elle une direction d’acteur très animée et juste, des décors inintéressants mais astucieux (la grille tantôt plateforme élévatrice, tantôt barreaux de prison, le ciel étoilé d’ampoules qui claquent pendant les coups de théâtre finaux) et des éclairages fins et efficaces (les apartés que les personnages prononcent tandis qu’eux seuls sont éclairés, ce n’est pas neuf mais ça marche). Au-delà, quel intérêt y-a-t-il à montrer les régisseurs dans leur cabine ? A faire parfois asseoir les personnages ne participant pas à l’action sur le côté de la scène ? A retourner les deux portes juchées en haut d’escaliers et qui semblent déboucher sur l’avant d’un véritable décor ? Il semble que l’on veuille nous montrer l’envers du décor avec de gros sabots… On n'y voit qu’une préciosité de metteur en scène qui craint de paraître trop traditionnel ou cherche à faire oublier son absence de réel parti pris. Dans ces conditions, réussir à captiver le public sur plus de deux heures et demie de théâtre chanté relève bien du miracle. D’autres productions des œuvres de Cavalli ont prouvé à quel point celles-ci peuvent tourner au catalogue d’airs stéréotypés si le metteur-en-scène peine à faire monter la sauce dramatique. C’est bien ce que l’on a craint pendant les vingt premières minutes de cette représentation, tant la mise-en-place est laborieuse et nuit à la clarté de l’exposition de l’action (le travestissement d'Erismena, mal suggéré par une coupe garçonne en direct ; le rêve d’Erimante, simplement récité, sans soutien scénique ; l’apparition d’Aldimira, brouillée par le fait que ses deux amants l’accompagnent en plus de sa suivante quand on n'a fait la connaissance que du prince Orimeno…). Par ailleurs, comme tout le monde partage le même goût vestimentaire douteux, on peine à comprendre les liens simplement sociaux, et donc dramatiques puis amoureux, qui unissent les personnages, alors qu'ils devaient paraître limpides aux spectateurs du XVIIe siècle.  

Heureusement on finit très vite par s’y retrouver. Grace aux chanteurs d’abord, qui tous ont à cœur de faire intensément vivre leur personnage. Mention spéciale pour l’Erismena de Francesca Aspromonte : la violence expressive de chacune de ses apparitions sert de fil rouge à un drame qui se plait à se disperser dans la gaudriole (l’inévitable et truculente nourrice, splendidement croquée par Stuart Jackson) ou dans les embrouillaminis amoureux. Autour d’elle, les contre-ténors ont certes des timbres et des ambitus variés mais aucun n'a la technique assurée de Jakub Jỏzef Orliński dont la projection solide n’est jamais mise à mal, même par ses pirouettes de break dancer. L’impact de cette voix en salle est très différent de ce que peut laisser croire ce que l’on entend sur Youtube et l’on a hâte de l’entendre salle Gaveau en janvier. En comparaison Carlo Vistoli et Tai Oney Clerio souffrent hélas d’une acidité vocale marquée qui peut convenir pour le rôle bouffe de Moro, beaucoup moins pour l’amant perdu et éperdu qu’est Idraspe. Susanna Hurrell enjoue par sa légèreté prise au piège de ses sentiments, et fait vite oublier un aigu un peu difficile. Tout comme l’autorité d’Alexander Miminoshvilli masque un grave parfois insuffisant pour camper le vieux roi. Argippo souffre de n’être l’amant que de la très secondaire Flerida mais Andrea Vincenzo Bonsignore tout comme Benedetta Mazzucato confèrent un érotisme tant vocal que physique à leurs apparitions. Cette dernière n’était pas de la partie à Aix, tout comme Patrick Kilbride en Diarte, qui réussit lui aussi à rendre mémorable un rôle sans aucune épaisseur psychologique.

Si cette joyeuse troupe est aussi animée, c’est avant tout grâce à l'intelligence de Leonardo García Alarcón et de sa Cappella Mediterranea. Contrairement à leur Eliogabalo qui se noyait dans le trop grand espace de Garnier, l’Opéra Royal de Versailles est un écrin adapté à des instrumentistes aussi fins et délicats. On peut regretter un son pas assez gras pour les passages grotesques mais l’agilité de l’orchestre suffit amplement à traduire l’allégresse vénitienne qui s’y manifeste. Tant pis si ce petit théâtre est bancal, le véritable marionnettiste de ce drame est bien dans la fosse.

 

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