Nouveau miracle d’Alarcòn

Erismena - Aix-en-Provence

Par Laurent Bury | ven 07 Juillet 2017 | Imprimer

Les oiseaux de mauvais augure avaient beau dire qu'Erismena ne serait pas Elena, le miracle espéré n’en a pas moins eu lieu pour ce nouveau Cavalli proposé par le festival d'Aix-en-Provence, quatre ans après le triomphe d'Elena. Pourtant, la partie n’était pas gagnée, et une rude lutte s’était d'abord engagée entre les yeux et les oreilles. En effet, Macha Makeïeff s’est surpassée dans la laideur kitschouille et la fripe seventies, pour des costumes mariant tissus aux motifs et aux couleurs improbables, sans parler des formes (ah, les kilts des valets, le look mini-jupe/semelles compensées d’Aldimira ou le manteau à col moumoute vert amande du roi !). Quant au décor, le choix a été fait d’exhiber la cage de scène, tout se jouant sur quelques vieilles chaises de jardin, deux escaliers débouchant sur une porte suspendue à plusieurs mètres du plateau, et une plateforme grillagée qui monte, descend et bouge dans tous les sens, pour varier l’espace de jeu plus que pour obéir une nécessité dramaturgique claire. Heureusement, la direction d’acteur de Jean Bellorini permet de délabyrinther les sentiments de la dizaine de personnages, souvent unis par de secrets liens familiaux, qui s’aiment et se déchirent dans une contrée improbable où se croisent Mèdes, Arméniens et Ibères.


 © Pascal Victor

Si miracle on pouvait attendre, c’était donc plutôt de la fosse. Et il est venu. Dès les premiers instants, on se rend bien compte que le Théâtre du Jeu de Paume est l’écrin idéal pour cette musique. Pour Ipermestra, William Christie et sa poignée d’instrumentistes étaient perdus dans le vaste théâtre de Glyndebourne, mais un effectif comparable produit ici un son chaud et enveloppant dans lequel baigne l’auditeur. Surtout, Leonardo García Alarcón sait magnifiquement faire vivre cette partition dont il semble posséder toutes les clefs. Qui pourrait trouver ennuyeuse une musique aussi diverse, aussi capable de se parer de couleurs changeantes de minute en minute pour mieux parcourir toute une gamme d’affects ? La Cappelle Mediterranea pleure ou rit, danse ou gémit tour à tour, aussi bien que les chanteurs qu’elle a à soutenir.

Sublime Eurydice de L’Orfeo de Rossi, Francesca Aspromonte est elle aussi l’une des grandes responsables de ce miracle, par le dramatisme constant de son incarnation, par la gourmandise avec laquelle elle cisèle chaque mot de ses airs, afin d’exprimer les tourments de celle qui se travestit en homme pour suivre un amant infidèle et se découvre finalement fille de roi. Soprano plus aigu, plus clair, Susanna Hurrell charme par de tout autres moyens, dans un registre moins tragique qui ne lui donne pas moins l’occasion, à elle aussi, de parcourir un large éventail psychologique. En suivante d’Aldimira, Lea Desandre se voit offrir à peine moins d’occasions de se mettre en avant une voix qui sied à ce répertoire, même si l’on pourrait imaginer un personnage plus affirmé dans le grave.

Le reste de la distribution est exclusivement masculin, toutes les hauteurs possibles étant représentées. Parmi les soupirants d’Aldimira figurent deux contre-ténors, pour qui ont été choisis deux timbres idéalement opposés, l’un plutôt « jarousskyen », l’autre plutôt « fagiolien ». Jakub Józef Orliński séduit par des aigus limpides, apolliniens, qui ne l’empêchent nullement de trouver des accents expressifs fort bienvenus. Face à lui, Carlo Vistoli nous prouve différemment que ce type de voix n’est en rien condamné au beau son dépourvu de chair ou d’âme : mobilisant toutes les ressources de son chant, jusqu’aux plongées occasionnelles dans un grave barytonant, l’artiste parvient sans peine à émouvoir dans son rôle d’infidèle revenant à ses premières amours lorsqu’il apprend qu’il l’avait délaissée Erismena pour courtiser celle dont il ignorait qu’elle était sa propre sœur. Troisième prétendant à la main d’Aldimira, le roi Erimante est confié à Alexander Miminoshvili, basse assez déliée pour pratiquer le recitar cantando mais assez profonde pour descendre vers les notes les plus sombres. Mention spéciale pour Stuart Jackson, l’indispensable nourrice-ténor ici devenue une sorte de géante hommasse, qui n’a pas besoin d’en rajouter pour être impayable et dont la voix de trompette distille toute une série de petites phrases bien senties. Des trois confidents, le baryton Andrea Bonsignore est sans doute celui qui a les interventions les plus développées, mais ses confrères contre-ténor (Tai Oney, dans un rôle tenu par René Jacobs à Bruxelles en 1974) et ténor (Jonathan Abernethy) sont loin de démériter.

En découvrant les splendeurs musicales d’Erismena, on comprend tout à fait que l’œuvre ait été aussi souvent reprise au XVIIe siècle, y compris en Angleterre vers 1673. Dès 1968, Lionel Salter joua pour la BBC cette version avec texte anglais et, l’année suivante, à Berkeley, Alan Curtis l’enregistra. Sans être absente des théâtres, Erismena n'a pourtant pas encore su s'imposer : après cette production aixoise, on peut désormais lui prédire une très longue vie (le spectacle sera diffusé en direct sur France Musique et sur culturebox le 12 juillet).

 

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