Savoureux, même sans les confitures de Madame Larina

Eugène Onéguine (Angers-Nantes) - Nantes

Par Yvan Beuvard | jeu 21 Mai 2015 | Imprimer

C’est un magnifique spectacle que nous offre le Théâtre Graslin, un bonheur constant, sensible, musical, visuel, dramatique aussi. La production nancéenne d’Alain Garichot, de 1997 (dirigée par Jérôme Kaltenbach, avec Laurent Naouri et Mireille Delunsch dans les premiers rôles) connaît une belle carrière. Après sa reprise à Rennes en 2000, avec Claude Schitzler au pupitre, elle se découvre à Nantes, avant Angers, toujours aussi efficace, sobre, humble et séduisante. Au service exclusif de l’œuvre et des chanteurs, elle est servie par une direction d’acteurs que l’on oublie tant elle est naturelle, par des lumières de Marc Delamézière et des costumes d’une réelle beauté, signés Claude Masson. Les personnages sont riches, vivants, avec chacun sa part d’ambiguïté.

Une futaie, dont seuls les troncs rugueux sont visibles, sur un fond aux éclairages changeants constitue le décor unique du premier acte (la scène de la lettre se passant en avant-scène, le reste plongé dans l’obscurité) et du second tableau du deuxième (le duel). C’est tout. Un plateau vide, ou animé simplement par les chorégraphies et les mouvements des choristes, danseurs et figurants, servira de décor au bal, avec un minimum d’accessoires : une méridienne, une table et deux chaises. L'attention visuelle est toujours sollicitée par des tableaux à la beauté changeante. Le premier, avec les quatre femmes, est une réussite parfaite : Madame Larina a troqué la louche des confitures pour le portrait au pastel, Tatiana est pensive, un livre à la main. Le premier quatuor enchante par son équilibre et son harmonie, les autres ensembles, particulièrement le quintette du deuxième acte confirmeront cette perfection rare. 

La distribution est homogène, sans faiblesse. Charles Rice compose un séduisant Onéguine, parfaitement crédible, vocalement et psychologiquement : le dandy désœuvré, désinvolte s’y révèle aussi un homme dont la souffrance nous émeut. Si la ligne de chant bénéficie d’un soutien solide, la voix, réservée, parfois engorgée au premier acte, se déploie ensuite pour achever avec une maîtrise rare (l’arioso du dernier acte). Le personnage de Tatiana, le plus central, est certainement le plus difficile, vocalement et dramatiquement car il y a deux Tatiana, celle du premier acte, rêveuse, frémissante, fragile, et celle du troisième, toujours aussi passionnée, mais mûrie par les épreuves et par son rang. Gelena Gaskarova, depuis sept ans dans la troupe du Marinski, est familière du rôle depuis plusieurs saisons. Les moyens sont là, on se situe à un très haut niveau. La voix est longue, avec de beaux mediums, des graves solides. Les couleurs sont belles quand l’émission est naturelle. Elle excelle dans le mezzo-voce, tant qu’elle ne force pas le trait. Le chant connaît les inflexions justes, même si, parfois, la projection des aigus, trop forcés, altère la ligne. Parfaitement crédible au dernier tableau, c’est alors la Tatiana idéale. Sa sœur aînée, Olga, nous révèle une extraordinaire Claudia Huckle. La qualité d’émission, la voix sonore, colorée avec de somptueux graves, la fraîcheur et la jeunesse emportent l’adhésion. Une grande Olga, insouciante, jeune et sensible. Autre découverte, le superbe Lenski de Suren Maksutov, Ouzbèke formé à Kiev. Le timbre est séduisant, l’aigu éclatant, les graves solides. Son Lenski est naturel, fin, romantique sans excès, mais tendre et possessif. Le lyrisme est vrai, le chant très contrôlé, et atteint dans son air du deuxième acte une plénitude insoupçonnée, avec des accents émouvants, admirable. Oleg Tsibulko, Moldave, à la voix et la stature imposantes, nous vient du Bolchoï. Le rôle de Grémine exige un très large ambitus que possède son interprète : le chant est noble, plein, avec une profondeur et une émission princières. Donc, un splendide Grémine, de grande classe. Eric Vignau, monsieur Triquet, fait honneur au chant français. Madame Larina est la grande Diana Montague, plus que jamais convaincante, dans un rôle à la mesure de ses moyens et de son expérience. La mère de Tatiana et d’Olga a l’autorité naturelle, distinguée et chaleureuse. Puissent tous les chanteurs conduire une longue et belle carrière comme celle Diana Montague ! Stefania Toczyska est une vraie nourrice, dont les inflexions, dans la scène de la lettre sont justes, dramatiquement et vocalement. Les rôles secondaires (le Capitaine et Zaretski), tenus par deux choristes (Eric Vrain et Mikaël Weill), sont parfaitement servis.

Lukasz Borowicz impose une lecture subtile et inspirée de la partition.  Un juste milieu entre les épanchements du romantisme et l’élégance, la distinction et la sensibilité. L’orchestre est toujours lisible, léger ou puissant, ductile, animé de belles couleurs. Les danses (valse, cotillon, polonaise), si chères à Tchaïkovski, sont de véritables bijoux. Très sollicités, les chœurs, mixtes ou de femmes, ne méritent que des éloges, équilibrés, francs, articulés, colorés et dynamiques.