Les chandeliers de Rochefort

Fortunio - Saint-Etienne

Par Laurent Bury | mar 18 Novembre 2014 | Imprimer

Troisième présentation pour ce Fortunio créé à Limoges puis donné à Rennes la saison dernière. Et comme on applaudira dans les mois qui viennent des Caprices de Marianne où Musset est revu dans l’esprit des années 1950, c’est un Fortunio très sixties que propose Emmanuelle Cordoliani. Tout le premier acte est très explicitement placé sous l’égide de Jacques Demy, l’action étant située dans une ville fort semblable au Rochefort de ses Demoiselles : dans un décor de place publique au dallage évoquant une toile de Vasarély, les choristes en costumes aux couleurs pastel ou délicieusement acidulées chantent en prenant des poses figées ou en esquissant un pas de danse autour d’un bassin où trône un sculpture tournante. Ce charmant ensemble nous transporte à une époque où le monde pouvait encore croire à sa propre innocence, et peu importe qu’il ne s’agisse ni des années 1830 de Musset (choix aujourd’hui devenu rare sur scène), ni des années 1900 de Messager, où Denis Podalydès avait ancré sa mise en scène à l’Opéra-Comique. Le côté « comédie musicale » revient au deuxième acte avec le compliment adressé à Jacqueline par les clercs, ici transformé en numéro de revue mené par Landry entouré de ses girls. La deuxième partie de la soirée est moins propice à la danse, à mesure que l’on s’éloigne du vaudeville pour aborder des sentiments plus vrais, mais le spectacle fait le choix d’un certain onirisme, puisque Jacqueline dort finalement à la belle étoile, sur un carré de gazon, sous un vaste drap de soie violette.

Tout irait pour le mieux si ce Fortunio-là avait un Fortunio à la hauteur. Or tel n’est pas vraiment le cas d’Antonio Figueroa : scéniquement, il a la silhouette du jeune homme timide mais passionné, mais vocalement, le compte n’y est pas tout à fait. L’aigu se rétrécit, se pince et se nasalise, et l’orchestre le couvre systématiquement. Messager n’a certes pas choisi la facilité, en exigeant un ténor solide pour incarner ce garçon frêle, mais l’artiste que l’on entend ici n’a pas la voix du rôle. C’est d’autant plus dommage que la distribution réunie autour de lui est de qualité. Norma Nahoun est une fort belle Jacqueline, dont la sensualité s’affirme peu à peu, à mesure que sa tenue s’éloigne des années 1960 pour se rapprocher des seventies (non sans un curieux détour par une robe de Barbie princesse au troisième acte). Le timbre est frais, l’actrice est sensible, et l’on suivra son parcours avec intérêt. Par l’exubérance de son jeu et la vigueur de ses accents, Thomas Dolié est un parfait Landry : il ne fait qu’une bouchée de ce personnage assez secondaire, et il semble désormais prêt à aborder des emplois plus lourds. Avec un tempérament très différent, le Clavaroche de Marc Scoffoni atteint presque les mêmes hauteurs : très à l’aise dans la comédie boulevardière du deuxième acte, il semble un peu trop réservé au premier, où un costume de gendarme assez peu fringant ne l’aide sans doute guère à traduire la suffisance de ce bellâtre conquérant. Didier Henry a désormais l’âge de Maître André, mais il a heureusement encore de quoi chanter ce rôle au lieu de le parler comme ont tendance à le faire certains titulaire. Autour d’eux, les rôles secondaires ont été confiés à divers artistes du chœur, notamment Philippe Noncle et Christophe Bernard en officiers très Demoiselles de Rochefort. L’orchestre est dirigé avec beaucoup d’allant par Laurent Touche, peut-être trop même : la célèbre « Chanson de Fortunio », par exemple est prise à un rythme un rien rapide, à moins que ce choix n’ait été dicté par la nécessité de ne pas mettre l’interprète à trop rude épreuve. Avis donc à qui aurait la bonne idée de reprendre ce spectacle : Fortunio cherche chandelier.

 

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