Une pomme quasi sans pépins

Guillaume Tell - Erl

Par Jean-Marcel Humbert | sam 13 Juillet 2019 | Imprimer

Lors de la création de cette production en 2016, nous avions noté la faiblesse scénique de ce spectacle. Aujourd’hui, un énorme travail de mise en scène et de directions d’acteurs a été réalisé, pour aboutir à une représentation de très haut niveau. De même, nous déplorions l’utilisation de la version italienne, et ce soir c’est la version française qui est donnée, avec en prime l’air de Jemmy le plus souvent coupé. Saluons les efforts méritoires de tous les interprètes et des chœurs, qui chantaient ce soir pour la première fois dans notre langue. Si l’on ajoute le beau travail réalisé par des danseurs-gymnastes de haut vol, on mesure les progrès réalisés sur un spectacle où il est indispensable de soutenir l’intérêt du spectateur jusqu’au bout. Restent les « décors » en forme de femmes arbres, expression d’un kitsch et d’un mauvais goût surannés, et qui nous font avant tout penser à la statue de la « grand-mère » de Louis de Funès dans le film Jo de Jean Girault…

Les premiers triomphateurs de la soirée sont le chef et l’orchestre, aux magnifiques sonorités et aux envolées lyriques parfaitement en phase avec le plateau. Une direction à la fois précise et sensible, avec une grande attention portée aux solistes, dénotent chez Michael Güttler un grand chef lyrique, qui visiblement prend plaisir à mener la bataille. Son ouverture est particulièrement brillante – d’autant que l’on ne peut s’empêcher de penser en l’écoutant à tous les pastiches et réutilisations qui en ont été faites – et la scène de l’orage du dernier acte encore plus impressionnante quand toute la fosse d’orchestre s’élève quasiment au niveau du plateau avant de retourner dans les entrailles du théâtre.


© Foto Xiomara Bender

Ensuite, confirmés par l’applaudimètre aux saluts, trois chanteurs emportent tous les suffrages. Tout d’abord Sung Min Song, ténor coréen à la voix lumineuse, qui s’approprie le personnage d’Arnold, où avait tout particulièrement brillé le ténor Nourrit. Connaissant bien le rôle qu’il a déjà interprété en 2017 au Saarländisches Staatstheater de Sarrebruck, il s’exprime dans un français quasiment parfait. La voix est libre et puissante, sans aucune stridence, il manie d’une technique sûre le falsetto, et il joue avec une belle intériorité. Enfin il tient la route sans faiblesse, démontrant que ce rôle n’est pas toujours « le tombeau des ténors » comme on a pu le qualifier. Vient ensuite la très belle prestation de Sophie Gordeladze (Mathilde) que l’on avait déjà appréciée en Pamina. Avec une belle prestance, elle se joue sans peine apparente des difficultés de la partition, qu’il s’agisse des grands effets lyriques ou des petites notes piquées. Là aussi, la voix passe sans peine la masse orchestrale et s’allie particulièrement bien à celles de ses partenaires. Enfin, Bianca Tognocchi nous offre un Jemmy de haut vol, puissant, sonore, en un mot viril, mais en même temps tendre et plein de sentiment dans les moments d’émotion. Quand le jeu scénique et la pyrotechnie vocale atteignent une telle qualité, on adhère évidemment parfaitement aux péripéties malheureuses de ce peuple éprouvé.

Guillaume Tell est fort bien joué et chanté par Andrea Borghini, avec toutefois un effet retard dans la prise à bras le corps du personnage, qui n’intervient vraiment qu’à la moitié de la représentation. La voix est forte sans être démesurée, et la caractérisation du personnage, avec toute l’autorité que l’on doit lui donner, est plutôt convaincante. A ses côtés, Adam Horvath (Walter Fust), Zelotes Edmund Toliver (Melchthal) et Giovanni Battista Parodi (Gessler) nous offrent de très belles interprétations. A noter aussi les interventions de qualité de Matteo Macchioni (un pêcheur) et d’Anna Lucia Nardi (Hedwige).
 

 

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