L'homme à la pomme

Guillaume Tell - Erl

Par Jean-Marcel Humbert | ven 08 Juillet 2016 | Imprimer

Il est curieux d’entendre Guillaume Tell chanté dans une traduction italienne, alors que l’œuvre est à l’origine de ce que l’on appellera le « grand opéra à la française », et que presque partout dans le monde elle n’est plus donnée qu’en français, sa langue originale. Mais ce soir, l’italien – même parfois étrangement prononcé – donne une consonance très particulière, qui montre bien à quel point nous sommes là déjà proches de Verdi (on pense même quelques fois à Macbeth). Opéra de chef et de solistes quasi wagnériens (Wagner l’admirait beaucoup, et tout particulièrement le final du deuxième acte), il trouve au festival d’Erl un parfait terrain de manœuvre.

Gustav Kuhn est un chef idéal pour ce type de répertoire. Son orchestre impressionnant fait merveille dans cette œuvre, d’autant que sa préparation musicale extrêmement fouillée permet d’entendre comme rarement tous les détails des différents pupitres. De même, les masses chorales, pourtant peu considérables en nombre, font remarquablement sonner chacune de leurs interventions : du travail d’orfèvre.

Mais il faut aussi un plateau vocal qui soit capable de se faire entendre par-dessus la masse orchestrale et chorale. C’est le cas ce soir à une exception près. La grande triomphatrice de la soirée, non seulement à l’applaudimètre, est la soprano russe Anna Princeva (Mathilde), une prestation quasiment sans faute, sauf peut-être un petit manque d’agilité dans quelques vocalises. Tenue de scène parfaite, sensibilité et intelligence du texte, gestuelle bien en situation, expressivité théâtrale, c’est tout simplement remarquable. On note de plus sa puissance vocale, considérablement améliorée depuis l’an dernier, qui la mettent d’emblée au niveau sonore des premiers rôles masculins. Ne serait malheureusement son partenaire direct, l’Arnold de Ferdinand von Bothmer, qui est tout son contraire : emprunté, mais surtout ayant de grandes difficultés à garder tout au long de son rôle écrasant (ne dit-on pas qu’il constitue le « tombeau des ténors » ?) une puissance suffisante pour être audible lors des forte orchestraux et des interventions de ses confrères, lui retirant ainsi les côtés véhément, héroïque et passionné du personnage qui sont devenus les siens depuis que Duprez s’est emparé du rôle en 1837. Si Anna Princeva a tout fait pour alléger lors de ses duos avec lui, ce n’est pas le cas de Giulio Boschetti (Guillaume) et Adam Horvath (Walther) lors du fameux trio qui le laisse quasiment inaudible. Et c’est dommage, car le chanteur est sensible, et ses interventions d’une élégante musicalité.

© Tiroler Festspiele Erl / APA-Fotoservice / Xiomara Bender

Giulio Boschetti prend à bras le corps le personnage de GuillaumeTell, et après un début un peu sage, lui donne toute l’autorité et la puissance vocale nécessaires. On y croit d’autant plus que sa présence scénique est très plausible, sans effets surajoutés. Capable de nuancer musicalement selon le contexte de ses interventions, il donne une vérité et une réelle intensité à son personnage. Adam Horvath est de son côté un très beau Walther, dont la voix s’équilibre parfaitement avec celle de Wilhelm. Pour les dames, on ne peut que saluer les voix parfaitement distribuées d’Anna Lucia Nardi (Hedwig) et Bianca Tognocchi (Gemmy), qui sont en outre de bonnes actrices. Enfin, le reste des personnages ne pâtit d’aucune faiblesse, avec l’impressionnant Gessler de Giovanni Battista Parodi et le Melchthal de Johanners Schmidt, et y compris le beau pêcheur d’Edoardo Milletti, le Leuthold de Nicola Ziccardi et le Rodolf de Giorgio Valenta.

Reste le spectacle. On dit toujours que « l’on ne vient pas à Erl pour y découvrir une avant-garde scénique ». Rarement cet euphémisme aura été aussi justifié. Car à côté d’une mise en place sommaire des personnages, qui néanmoins a la qualité d’être épurée et de suffire à faire comprendre les grandes lignes de l’action, on déplore un dispositif scénique et des éclairages dont la laideur est confondante (pseudo arbres disneyens « à la Blanche-Neige » aux incessants déplacements dont on ne comprend ni le pourquoi ni le comment, bouts de bois blancs – lampe d’un côté, armes de l’autre –, cubes blancs démultipliés). Et que dire des « ballets », affligeants, ineptes et vulgaires tout à la fois, se limitant le plus souvent à des contorsions de gymnastes en mal d’exercices, devenant tout bonnement insupportables lors du grand air final d’Arnold, qui a bien du mérite à garder son sérieux au milieu de telles pitreries parasites.
Entre Michieletto et Kuhn, un juste milieu serait à trouver.

 

 

 

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