La fabrique des souvenirs

Hommage à Jean-Claude Malgoire - Tourcoing

Par Laurent Bury | ven 10 Janvier 2020 | Imprimer

Jean-Claude Malgoire est décédé en avril 2018. La Grande-Ecurie et la Chambre du Roy étaient tout à coup privées de leur fondateur. Plus jeune, mais orphelin également, l’Atelier lyrique de Tourcoing se retrouvait lui aussi sans maître. En septembre 2019, on apprenait que François-Xavier Roth était nommé directeur artistique dudit Atelier, lui qui devait justement, au cours de la saison 2019-20, amener à Tourcoing son orchestre Les Siècles. Janvier 2020 : pour la première fois, le nouveau directeur dirige la Grande Ecurie et la Chambre du Roy dans un concert Mozart, qui prend inévitablement la physionomie d’un hommage au défunt. Le programme évoque à la fois ce que Jean-Claude Malgoire dirigea mémorablement : la Trilogie Mozart-da Ponte, dans une mise en scène de Pierre Constant, crée au milieu des années 1990, puis reprise en 2010, avec à chaque fois une venue à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées. En complément de ces souvenirs d'un passé glorieux, une image de ce qui aurait pu être : la 39e Symphonie, que Jean-Claude Malgoire rêvait d’interpréter avec son orchestre, projet que le trépas l’empêcha de mener à bien.

Le concert s’ouvre sur cette partition, bien moins célèbre – et moins fascinante, il faut le dire – que les deux ultimes qui lui succèdent immédiatement dans le catalogue mozartien. Malgré tout le dynamisme bondissant dont fait preuve François-Xavier Roth, le résultat n’est pas vraiment à la hauteur des espérances. A part les vents, toujours le point fort de la Grande Ecurie, l’orchestre peine à convaincre, les cordes manquant un peu d’ensemble. Cette première demi-heure paraît un brin longuette.

Heureusement, après l’entracte, la métamorphose s’avère complète. Fallait-il aux instrumentistes ce temps d’échauffement ? Ou est-ce retrouver une œuvre qu’ils ont souvent jouée ? L’ouverture des Noces de Figaro semble exécutée par une tout autre formation, et cette fois tout y est : le rythme, la fougue, le théâtre, la délicatesse, l’unité. Ce n’est pas un hasard si c’est cette même ouverture qui reviendra en bis à la fin du concert, exécutée à une vitesse impressionnante, et les trompettes, déjà très présentes, se lâchant littéralement lors de cette reprise.

Quatre chanteurs avaient répondu à l’appel pour donner des extraits de la susdite Trilogie. Deux chanteurs clairement associés à Jean-Claude Malgoire : le baryton Nicolas Rivenq, présent dès 1995 et retrouvé en 2010 en Comte Almaviva, en Don Giovanni et en Don Alfonso, et la soprano Clémence Tilquin, qui fut pour Jean-Claude Malgoire Fiordiligi en mars 2015, lors d’une dernière reprise du Così monté par Pierre Constant, et qui avait à Tourcoing chanté Puccini, Rossini et Vivaldi. A leurs côtés, deux personnalités qui, sauf erreur, n’ont pas de raison d'avoir des souvenirs de l’Atelier lyrique : la mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac, applaudie la veille dans Berlioz, et le ténor Reinoud van Mechelen, mozartien depuis peu puisque son premier Belmonte date de 2017 et son premier Tamino de 2018. De fait, on remarque que, d’un morceau à l’autre, les conditions d’interprétation changent : tantôt par cœur, tantôt avec l’aide de la partition, selon le degré de familiarité.

A ce stade de sa carrière, la voix de Nicolas Rivenq n’a plus tout à fait l’éclat qu’elle avait jadis dans l’aigu, et c’est en Figaro qu’on l’entend d’abord ; le petit déficit en termes de brillant est compensé par les ressources intactes de l’acteur, particulièrement sarcastique. On s’étonne de voir sur le programme « Une bella serenata » : face au ténor qui chante Ferrando, le baryton parvient d'abord à être successivement Guglielmo, puis Alfonso, mais sauf à pratiquer le chant diphonique, on voit mal comment il pourrait chanter les deux voix graves simultanément, et le trio restera fatalement duo. Quant à l’alchimie si délicate de « Soave sia il vento », elle ne prend pas vraiment, hélas.

 Stéphanie d’Oustrac s’improvise Comtesse pour le duo de la lettre, mais avec « Voi che sapete », elle retrouve un air qui n’a plus de secret pour elle, et se métamorphose en adolescent embarrassé avant même que l’orchestre ne commence à jouer. On retiendra aussi une superbe interprétation de « Mi tradì », autre personnage mozartien dans lequel la mezzo a trouvé à s’illustrer et où l’on aimerait la revoir.

Pour le ténor flamand, habitué aux rôles de haute-contre à la française, les aigus de Ferrando et d’Ottavio ne constituent pas une difficulté, on pouvait s’en douter, et la ligne de chant a toute la suavité espérée ; c’est seulement en termes de volume que l’on peut se demander si le compte y est déjà tout à fait.

Quant à Clémence Tilquin, sa Zerline frémissante ravit tout autant, ainsi que sa Fiordiligi, dont on regrette qu’aucun des deux airs n’ait été retenu, mais le duo « Fra gli amplessi » nous en dédommage en partie. Surtout, elle livre un « Dove sono » de toute beauté, et l’on se dit en l’entendant qu’on voudrait que toutes les titulaires du rôle à Paris s’imposent par les mêmes qualités.

 

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