Cherchez l'erreur

I Puritani - Montpellier (Festival)

Par Maurice Salles | sam 15 Juillet 2017 | Imprimer

Les années passent mais cette année encore le Festival de Radio France Montpellier Languedoc-Roussillon, devenu désormais Radio France Occitanie Montpellier, propose des raretés lyriques. Avant Siberia de Giordano, voici I Puritani dans la version dite Malibran parce qu’elle devait être créée à Naples par la cantatrice que Bellini avait connue en Angleterre où elle interprétait La Sonnambula, en anglais ! Le compositeur, devant honorer deux contrats, l’un pour le Théâtre Italien de Paris et l’autre pour le San Carlo de Naples, avait eu l’idée de proposer la même œuvre, adaptée aux interprètes engagés par les théâtres, aux ressources propres à chacun d’eux et aux requêtes de la censure. La création parisienne en janvier 1835 étant un triomphe augure un succès semblable en Italie. Voilà qu’une épidémie de choléra dans le sud de la France suspend les échanges à partir de juin 1835 et bloque la partition, en septembre Bellini meurt et l’année suivante c’est au tour de Maria Malibran. La version napolitaine n’y sera jamais créée et ne verra le jour qu’en 1985 à Londres.

Depuis elle n’a été que peu reprise. Serait-ce qu’elle ne le mérite pas ? Ce serait présomptueux de l’affirmer, mais cette redécouverte était-elle indispensable ? Se poser cette question revient à admettre que quelque chose ne nous a pas convaincu. Cela tient-il à l’œuvre ? Cette version se distingue de la version parisienne par un redécoupage : Rossini avait conseillé à Bellini de faire trois actes, à Naples Bellini reprenait son idée initiale d’en faire deux, peut-être contraint par la censure qui avait exclu le duo placé à la fin du deuxième acte et dont les accents libertaires avaient soulevé l’enthousiasme du public parisien. Elle se distingue aussi par la répartition vocale : Naples n’ayant pas engagé de baryton pour le rôle de Riccardo, le voici destiné à un ténor. Seule la hauteur du rôle serait différente, mais l’écriture destinée au virtuose Tamburini resterait inchangée. De ce point de vue, la distribution de Montpellier semble s’être inspirée au plus près de celle prévue par Bellini : le choix de René Barbera s’avère excellent, tant le ténor, rompu au bel canto, fait flèche de toutes les virtualités d’une voix franche, homogène et souple, qui ne recule devant aucun trille et au legato impeccable.

Pour le rôle d’Arturo, qui écoute ses sentiments et son devoir moral, Paris avait écouté l’élégiaque Rubini. Naples avait engagé Duprez. Ses ut de poitrine l’ont rendu si fameux qu’on oublie que ces exploits ne l’empêchaient pas d’émettre la plupart des aigus en voix mixte, voire en falsetto. Celso Albelo, même s’il démontrera qu’il connaît la grammaire belcantiste par quelques messe di voce réussies, émet la plupart de ses aigus en force, et cela entache pour nous la pureté de la ligne et altère la musicalité. La vaillance s’impose à nous, mais ce ténor est-il bellinien ou verdien ? Auprès d’eux la basse Nicola Ulivieri est un oncle Giorgio irréprochable, auquel la noblesse de l’accent et la tenue vocale délectable donnent toute son humanité.

En passant de Giulietta Grisi à Maria Malibran, la partition va être abaissée, et mettre à son aise une voix que les contemporains et le répertoire qu’elle affronte définissent comme hybride, tenant et du soprano et de l’alto. On comprend que Karine Deshayes, dans le parcours qui l’a vue passer des rôles de mezzosoprano à ceux de soprano, se plaise dans ces tessitures ambigües où elle peut déployer l’amplitude conquise et la virtuosité maîtrisée. Elle s’engage sans réserve et son énergie donne en première partie un ton rossinien à son Elvira, qui nous semble abuser des agilités de force. Mais nous y reviendrons après avoir dit un mot de la digne Enrichetta de Chiara Amarù, dont la couleur sombre relève la clarté de celle de sa partenaire, second rôle que cette rossinienne d’origine assume sans difficulté. Les mêmes compliments vont de droit à Dmitry Ivanchey, Bruno à l’émission franche et à la voix bien posée, et à Kihwan Sim, père guère présent mais voix profonde et sonore. Des éloges aussi pour les artistes des chœurs, ceux de la radio Lettone, fidèles du festival, et ceux de l’Opéra national Montpellier Occitanie, même si la clarté de l’élocution laissait parfois à désirer. Mais peut-être la rapidité imposée les gênait-elle ?

Ce dernier point nous conduit à parler de la direction musicale. Jader Bignamini appartient à cette génération de jeunes chefs italiens, même pas quadragénaires, dont on parle beaucoup. Sauf erreur, il dirigeait son premier Bellini, et son répertoire est essentiellement verdien et puccinien. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne nous a pas convaincu. Comment comprend-il l’œuvre ? La voit-il comme une course à l’abîme qu’il faut mener à un train d’enfer ? Il lui arrive de laisser respirer la musique et alors par instants on retrouve ces redites obsessionnelles, cette amplitude et ces ondoiements enchanteurs qui constituent un des sortilèges de Bellini, mais très souvent il avance à toute allure, à charge pour les interprètes de suivre. On ne peut que les féliciter, dans ces conditions, de réussir aussi bien, même si cette rapidité coûte, nous semble-t-il, quelque dureté aux aigus de Karine Deshayes, et si le personnage d’Elvira frôle l’hystérie quand elle est simplement joyeusement exaltée, et ceci explique peut-être l’impression dont nous parlions plus haut. Les musiciens de l’Orchestre national Montpellier Occitanie font de leur mieux pour suivre, et après un bref flottement chez les cuivres tout se déroule sans anicroche, la mise en place sonore entre scène et coulisses étant très réussie, l’enregistrement en direct étant sûrement un excellent stimulant. Aussi plat que le définit Piotr Kaminski, le final en ersatz de rondo pour Elvira repris par Arturo et en chœur par les autres est une couronne auprès de laquelle le final original devient un chef d’œuvre. Mais c’est rapide, c’est fort, et ça plait… 

 

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