La première Elisabeth donizettienne

Il Castello di Kenilworth - Bergame

Par Jean Michel Pennetier | sam 24 Novembre 2018 | Imprimer

Il Castello di Kenilworth est le premier des trois opéras de Donizetti où apparait le personnage de la reine Elizabeth I d’Angleterre, les suivants étant respectivement Maria Stuarda (1834) et Roberto Devereux (1837).

L’ouvrage n’étant guère connu, il n’est sans doute pas inutile d’en donner un bref résumé. La reine Elisabetta est en visite au château de Kenilworth, demeure du comte de Leicester. Celui-ci ambitionne de devenir le favori de la reine pour accéder indirectement au trône. Mais il est déjà marié à Amelia Robsart qu’il aime et qu’il a épousé secrètement. Leicester demande à son serviteur Lambourne de cacher Amelia. La jeune femme, qui ne comprend pas ce qui lui arrive, est emmenée par Warney, l’écuyer du comte. Il essaie de lui faire croire que son mari a décidé de l’éloigner car il ne l’aime plus, et il en profite pour lui faire des avances qu’elle repousse. Warney vient rendre compte de sa mission après de Leicester. Rassuré, celui-ci accompagne l’entrée de la reine. Au début de l’acte II, le remords finit par assaillir Leicester. Il court retrouver Amelia pour l'assurer de son amour mais la laisse enfermée, ce qui n’a rien de convainquant pour la jeune épouse. Furieux d'avoir été rejeté, Warney organise l’assassinat d’Amelia avec ses affidés, et remet un poignard à Lambourne. Mais Amelia fuit sa prison par un souterrain. Elle erre dans les jardins du château. Elle patiente jusqu'à la fin de l’air d’entrée d’Elisabetta, morceau de bravoure que toute la salle attendait depuis 40 minutes, pour demander la protection de la reine. Sommée de nommer son persécuteur, elle confesse qu’elle est secrètement mariée à Leicester. La reine est furieuse d’avoir été trompée par l’homme qu’elle aime. Leicester et  Warney font irruption sur ces entrefaits. Ce dernier affirme à la reine qu’il est l’époux d’Amelia, cette dernière ayant intérêt à confirmer ce mensonge pour sauver la tête de Leicester. Mais Amelia dément et affirme son amour pour Leicester. Elisabetta menace de poursuivre les intéressés de sa vengeance. Au troisième acte, Elisabetta interroge Leicester qui finit par lui avouer la vérité, ce qui renforce la colère de reine. Aidée par Fanny, sa demoiselle d’honneur, Amelia s’est enfuie, histoire de chanter une petite scène de folie dans l'intimité, accompagnée à l'harmonica de verre, comme dans la version originale de Lucia di Lammermmor, 6 ans plus tard. Elle est rejointe par Warney qui essaie de lui faire boire un poison, mais Fanny prévient la jeune femme de la tentative d’assassinat juste avant l'irruption de la reine. En bonne monarque, Elisabetta a repris le contrôle d’elle-même : elle pardonne (elle se ravisera dans Maria Stuarda où elle fera exécuter Leicester : une fois ça va, mais pas deux). Elle ordonne le départ de Warney. Air et cabalette d'Elisabetta finissent de réjouir le bon peuple qui acclame sa souveraine et chante la gloire de la Grande-Bretagne. Comme on le voit, le livret est plutôt abracadabrantesque. La partition est moins inspirée que dans les deux ouvrages ultérieurs précités. Le personnage d’Elisabetta est moins dramatique que dans Roberto Devereux, celui d’Amelia moins émouvant que celui de Maria Stuarda. Néanmoins, avec une distribution musicale efficace, l’ouvrage tient bien la route et des réécoutes successives permettent de mieux en apprécier les mélodies.



© Gianfranco Rota

Âgé seulement de 23 ans, le jeune Xabier Anduaga confirme tous nos espoirs. Le timbre a du caractère, la voix est puissante, l’aigu vaillant (avec, par exemple, dès l’air d’entrée, deux contre-ut en vocalise qui passeraient pour des si bémol tant ils sont aisés). Même si le ténor n’a pas toute la souplesse de voix rossiniennes, plus précises mais généralement moins larges et moins puissantes, ses vocalises sont tout à fait satisfaisantes. Espérons qu’il restera prudent dans ses futurs choix de prise de rôle. Stefan Pop contraste opportunément grâce à un timbre plus grave, une assise plus large (qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’y aller lui aussi de son contre-ut), mais il faut accepter un léger vibrato serré. Enfin, le ténor roumain propose une belle composition de méchant, sans outrances dramatiques. Pour l'anecdote, signalons que Donizetti réalisera en 1836 une version où ce rôle est transposé pour un baryton, « pour faire des économies » ! L‘Amelia de Carmela Remigio est émouvante, très fine musicienne, mais le timbre a beaucoup perdu de ses couleurs et la projection est un peu limitée, l’aigu tendu, le grave discret. Jessica Pratt doit ici défendre un rôle dramatiquement ingrat mais qui lui réserve de belles scènes belcantistes où sa technique fait merveille. Le bas médium reste peu puissant, mais l’aigu et le suraigu sont sonores, bien ronds, avec une avalanche de contre-mi (sur)naturels tout simplement incroyables. Il est dommage que le soprano britannique soit la seule de la distribution à proposer de vraies variations dans les reprises, ce qui devrait être la règle pour ce festival. A l’occasion, le soprano sait aussi aller chercher quelques notes graves tout aussi impressionnantes pour exprimer la colère de la reine trompée. Le rôle secondaire de Lambourne est bien défendu par la basse Dario Russo. A la tête d’un orchestre impeccable et de chœurs dans une forme éclatante, Riccardo Frizza soutient la tension avec une énergie vivifiante, achevant de nous convaincre des mérites de cette partition quand elle est aussi bien défendue.

La mise en scène de Maria Pilar Pérez Aspa se concentre sur la direction d’acteurs, excellente. Le décor d’Angelo Sala est sobre et efficace, les costumes d’Ursula Patzak sont superbes et les éclairages de Fiammetta Baldiserri viennent souligner la poésie romantique de l’ouvrage.

 

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