Elena Galitskaya, éblouissante !

Il Turco in Italia - Dijon

Par Yvan Beuvard | ven 08 Janvier 2016 | Imprimer

La mise en scène du Turc en Italie par Christopher Alden, production du Festival d’Aix-en-Provence 2014, poursuit son bonhomme de chemin. Reprise en co-production par le Teatro Regio de Turin et l’Opéra National de Pologne, elle est maintenant à Dijon. L’ouvrage a la séduction, la  légèreté, la fraîcheur d’une turquerie riche en rebondissements. Le livret de Romani relève du génie : en mal d’inspiration, un Poète – dramaturge, écrirait-on maintenant - va manipuler les personnages, renouveler  les intrigues pour construire  une oeuvre singulière, neuve. « Un mari stupide ! Une épouse capricieuse ! Il n'y a rien de mieux… », ajoutez-y un Turc aventureux, sa favorite injustement écartée, quelques personnages secondaires, un chœur de bohémiens, et l’histoire peut commencer. Après L’Italienne à Alger, dont ce n’est ni la suite ni la réplique, la maîtrise d’un Rossini de 22 ans est proprement exceptionnelle, pour animer trois heures d’une musique, d’une extraordinaire richesse, pétillante, toujours efficace, dont le rêve et la fantaisie ne sont pas absents, avec la sensibilité émouvante de plus d’un passage. Les chanteurs et le public sont généreusement servis par un nombre incroyable de cavatines, d’airs et d’ensembles plus réussis les uns que les autres, sans oublier des récitatifs toujours succulents : cela relève du miracle.

Christopher Alden  a beaucoup d’idées. Broadway n’est jamais très loin et il sait animer un plateau, si vaste soit-il. La direction d’acteurs, aboutie, est très fouillée, même si certains effets sont d'un grotesque accusé, tel Narciso le contrefait, tel le chœur des travelos du bal masqué. Alors, pourquoi reste-t-on sur sa faim ? Le parti pris de transposer l’ouvrage dans les années cinquante ? Le décor unique, d’un mauvais goût manifeste, des costumes également quelconques ? On les supporte et on s’y habitue.  Beaucoup de clins d’œil, de gags parfois subtils, sans que leur cohérence soit perceptible. Le public n’est pas aidé dans sa compréhension d’une intrigue rendue complexe par la mise en abyme.

Rarement on a rencontré distribution plus homogène et de si haut vol. On attendait la prise de rôle d’Elena Galistskaya en Fiorilla. C’est la révélation. Elle campe cette jeune femme libérée avec beaucoup de finesse, de charme et d’autorité. Dès sa première intervention « Non si dà follia maggiore », il est clair qu’elle a toute la panoplie d’une rossinienne, dont elle se sert à merveille. Une voix d’exception, superbement agile, pleine et égale dans tous les registres, fraîche, légère à souhait lorsqu’il le faut, inventive dans son ornementation. La ligne de chant est très souple, servie par une voix longue. C’est une Fiorilla idéale, avec ses aigus naturels, une maîtrise vocale et dramatique rares. On l’aime partout mais peut-être plus encore dans le recitativo accompagnato et l’air « I vostri cenci » où elle mesure son désespoir, Selim lui ayant préféré Zaida et Geronio, son mari, la renvoyant chez ses parents. L’émotion est perceptible dans ce qui est un des sommets de l’ouvrage. Une suite naturelle à l’air de la Comtesse des Noces de Figaro, jusqu’à ce que l’allegro typiquement rossinien succède, assorti de tous ses traits de bravoure, de sa pyrotechnie. Ordonnateur de l’œuvre, le poète est Vincenzo Taormina, toujours présent, actif à travers ses abondants récitatifs, et quatre grands ensembles. De la classe, tant vocalement que scéniquement, le personnage est crédible malgré certaines outrances de la direction d'acteur. Quant au chant, il est remarquable. De vrais récitatifs, animés à souhait, justes de ton. La belle et ample voix est expressive, souple, jamais le débit rapide imposé ne pose problème. Le Geronio de Tiziano Bracci est vrai, humain, sensible et fin, aux antipodes du mari trompé dont les infortunes font rire. C’est un splendide baryton au timbre clair, d’une grande élégance, rompu à l’art de Rossini, avec l’abattage nécessaire, se doublant d’un excellent comédien. Sa cavatine « Vado in traccia d’una zingara » campe bien le personnage, dont l’évolution psychologique est particulièrement soignée pour arriver au pardon final. C’est Damien Pass que l’on retrouve en Selim (prise de rôle). Hors de toute convention, il n’est ni vieux, ni bedonnant. La séduction qu’il exerce sur Fiorilla, et l’amour de Zaida s’en expliquent d’autant mieux. Même si on imagine le personnage plus méditerranéen,  truculent, jouisseur, sa curiosité, son intelligence et sa naïveté sont toujours justes. La voix est séduisante, large, bien timbrée. Un peu plus de vaillance et c’est parfait. Zaida est Catherine Trottmann : malgré sa jeunesse, c’est déjà une rossinienne chevronnée à la technique impeccable, « sensible et affectueuse » comme l’écrivait Romani. Le timbre est riche, la voix est ample et nous touche. Narciso est caricaturé à l’extrême, avec une certaine vulgarité, sans que cela fasse vraiment rire, hélas. Le burlesque et le grotesque sont décidément à la mode (on se souvient du Barbier de Séville, de Sivadier, ici même, de Don Quichotte chez la duchesse, de Niquet avec Shirley et Dino…). Claudiquant, simple d’esprit, engoncé dans son imperméable de conspirateur, où il cache son poignard, l’amant (?) jaloux de Fiorilla est chanté par Luciano Botelho, qui connaît bien l’ouvrage. Toujours à l’aise, même dans les positions les moins favorables, le chant est clair, soigneusement orné, avec quelques aigus en force. Enfin, Albazar, ami de Zaida, est chanté par Juan Sancho, seul rescapé de la création aixoise. La voix, bien qu’encore verte, est pleine de promesses, agile, sonore et parfaitement articulée. Son sorbetto, air « ajouté » par Romani, est un régal, tout comme doivent le penser les choristes envahissant la scène, un « gelato in mano ». Mais qu’en retient le public ?

En grand chef lyrique, Antonello Allemani, avec des tempi toujours justes, impose un rythme inconnu jusqu’alors à l’orchestre et au plateau : il en résulte une jubilation permanente. L’Orchestre Dijon-Bourgogne est sorti de sa chrysalide : tour à tour léger, aérien et puissant, toujours vivace, souple, articulé, avec de belles couleurs, des bois mozartiens, un cor et une trompette solos qui forcent l’admiration. Les chœurs, souvent sollicités, avec une exigence chorégraphique aboutie, s’y montrent sous leur meilleur jour. N'oublions pas un acteur essentiel : le continuo au piano-forte de Raffaele Cortesi, spirituel, inventif, truffé de citations qui sont autant de clins d'oeils, rien que du bonheur.

 

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