Rencontre au sommet entre Asmik et Karita

Jenůfa - Londres (ROH)

Par Yannick Boussaert | jeu 14 Octobre 2021 | Imprimer

Le Royal Opera House continue bon an mal an la réalisation de son cycle Janáček. Cette nouvelle production de Jenůfa rejoint avec un succès retentissant cet ambitieux axe de programmation déjà pavé de belles réussites (De la maison des morts, Kát'a Kabanová). Le spectacle, qui fait salle comble tous les soirs, est porté vers les cimes par la présence sur les planches d’Asmik Grigorian, magistrale et sensible dans le rôle-titre et de Karita Mattila exaltée en Kostelnica. Auréolée de sa réputation acquise à Salzbourg ces dernières années et à Bayreuth cet été, Asmik Grigorian irradie la scène. Son magnétisme est évident, autant que ce chant aussi torrentiel que naturel, qui jamais ne donne l’impression de se forcer pour exprimer avec évidence ce qui doit l’être. La projection est exemplaire et lui autorise les plus subtiles nuances et inflexions. Le volume répond aux assauts de l’orchestre sans ciller. Avec tout cela, l’incarnation tutoie la perfection : celle d’une jeune fille aussi fleur-bleue que terre à terre, que l’amour finira par transcender. Face à elle, Karita Mattila oppose la même flamme, à défaut d’y joindre la même santé vocale. Si elle concède des notes blanchies et des graves fantomatiques, la ligne et l’attention au texte restent exemplaires. Le médium et l’aigu se déploient avec ce métal si particulier, marque de fabrique de la soprano finlandaise, désormais reconvertie dans les rôles de mezzo. C’est une marâtre rigide et glaçante qu’elle s’ingénie à craqueler progressivement jusqu’à l’effondrement final, dans un portrait émouvant et convaincant. Nicky Spence (Laca) et Saimir Pirgu (Steva) composent des incarnations sensibles et idoines des deux frères rivaux, de leur violence rentrée et de leurs lâches faiblesses. Nicky Spence s’appuie sur un timbre clair et lumineux pour nous emmener dans les affres du frère dédaigné par qui viendra le salut social, cependant que Saimir Pirgu sort les griffes et fait de son personnage un être tout à fait détestable de suffisance et de lâcheté. Jamais ils ne sont pris en défaut même si Nicky Spence accuse une petite baisse de régime dans le dernier acte. La myriade de seconds rôles répondent à ce haut niveau vocal. On retiendra Elena Zilio et sa grand-mère roide mais bien chantante, la pétulante Karolka de Jacquelyn Stucker et le couple (Jeremy White, Helene Schneiderman) des élus du village.


© Royal Opera House
 

En fosse, le Royal Opera House a fait appel à un spécialiste de ce répertoire et cela se sent. Henrik Nanasi conduit l’orchestre dans des crescendo et tutti impressionnants sans jamais mettre en difficulté son plateau. Outre ce clinquant qui ne manque pas d’allant, il effectue un travail de chaque instant auprès de ses pupitres qui se parent des couleurs sans lesquelles ce répertoire perd beaucoup de ses saveurs. Dommage que les cuivres ne brillent pas toujours par leur précision.

Claus Guth enfin signe un production soignée autour d’un axe scénographique fort : inclure le naturalisme du livret (les costumes, les accessoires) dans une esthétique symbolique. Aussi les lits, lieu du péché qui empoisonne la vie de ces meuniers, se trouvent-ils dressés en manière de parois de cage de prison. Une cage sur laquelle viendra trôner un corbeau, oiseau de malheur, et bientôt charognard de l’enfant tué, charognard d’une Kostelnica elle aussi déjà condamnée. Une fine direction d’acteur accompagne cette vision poétique qui tire l'œuvre vers son happy end final. 

 

 

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