L’interprétation et ses limites

La Bohème - Toulon

Par Maurice Salles | mar 27 Décembre 2011 | Imprimer
 

On ne déniera pas à Daniel Benoin, maître d’œuvre de cette production créée à Nice en 2003, une approche réfléchie de La Bohême : le texte reproduit dans le programme de salle atteste que sa transposition temporelle de l’oeuvre ne relève pas de l’arbitraire, et nous pensons comme lui qu’assimiler les personnages du dix-neuvième siècle aux exaltations et aux illusions des jeunes gens de mai 68 relève du possible. Sans doute les héros de Puccini sont-ils étrangers à tout engagement contre un système politique et social, même s’ils en sont les maillons faibles, mais faire de l’œuvre transposée un miroir de la société, avec les balayeurs et les laitières exclusivement nord-africains et droit sortis des bidonvilles, et une mansarde qui est un squat dans un hôtel particulier, pourquoi pas ?

Malheureusement, cette fidélité à l’esprit trouve ses limites quand la pittoresque scène du café Momus devient une assemblée générale où une foule compacte s’agglutine devant un rideau rouge qui évoque peut-être l’Odéon. La diversité colorée des interventions successives ou simultanées des groupes et des individus conçue par compositeur et librettistes tend à se dissoudre dans ce tableau que l’encombrement de la scène, cernée par le décor clos conçu par Jean-Pierre Laporte et Daniel Benoin, prive de vie au détriment des solistes. Et les limites sont franchies quand le metteur en scène néglige ou modifie les didascalies. Elles participent pourtant directement de l’esprit de l’œuvre voulue par Puccini, dont les exigences quant à la dramaturgie sont connues. Les ignorer conduit au mieux à des hiatus entre ce qui est montré et le texte chanté, comme dans la première scène, où Rodolfo répond à Marcello qu’il regarde la ville alors qu’on le voit allongé sur un lit. Au pire à des ridicules, comme dans le dernier tableau. Les auteurs ont voulu que Rodolfo prenne conscience de la mort de Mimi par l’agitation de ses amis qui le regardent. Alors qu’il leur demande pourquoi ils vont et viennent, Daniel Benoin les a déjà alignés, figés dans une attitude identique, bras ballants, menton relevé, le regard perdu vers le projecteur qui les inonde de lumière, ôtant à la scène tout naturel et la privant de la sobriété qui devait, pour les auteurs, concentrer le pathétique. Là où l’émotion devait jaillir ne reste que surcharge décorative, travers déjà noté au troisième acte, où la pluie de pétales colorés tombant des cintres noie l’évocation du printemps sous sa mièvrerie.

  

Cet à-peu-près de l’interprétation théâtrale se retrouve dans la distribution. Le quatuor masculin pêche par l’absence d’une vraie basse pour chanter Colline ; Roberto Tagliavini cherche en vain les graves qu’il n’a pas. En revanche Massimiliano Gagliardo et Devid Cecconi, vocalement à leur aise,  donnent une présence affirmée à Schaunard et à Marcello ; ce dernier devrait cependant surveiller un soupçon d’engorgement. Bonne surprise que le Rodolfo d’aspect juvénile du Polonais Arnold Rutkowski ; s’il semble parfois atteindre ses limites dans les notes les plus hautes, l’émission est franche et le chant policé et nuancé. Pas plus que ses partenaires il ne cherche à tirer la couverture à lui ; tous ces chanteurs sont musiciens plus qu’histrions. Quant au duo féminin, il ne convainc pas vraiment. Anna Kasyan est une Musetta sans reproche, brimée pour son air par le dispositif scénique qui ne met pas en valeur le personnage. C’est la Mimi de Nucia Focile qui pose problème. Soit méforme ponctuelle soit changements physiologiques naturels, la voix semble terne et les aigus stridents, au moins jusqu’à l’entracte. Reste le métier, le sens des nuances, et une interprétation dramatique d’une émouvante retenue.

Et pourtant la représentation ne sombre pas, parce que les faiblesses signalées ne se cumulent pas, et surtout parce que d’un bout à l’autre un homme en tient les fils à la tête de l’orchestre. Ici encore il s’agit d’interprétation. Giuliano Carella, vingt cinq ans après sa première Bohême, fait ce qu’il peut avec ce qu’il a et avec ce qu’il est. Loin des flamboiements coruscants de ses débuts, il fait passer dans la musique une énergie tendre qui est l’image sonore de la bienveillance des créateurs pour leurs héros. Aujourd’hui que l’œuvre, ayant perdu le caractère novateur de sa création, a pris rang parmi les classiques de l’opéra, cette lecture débarrassée des provocations mais d’une extrême précision quand aux rythmes et aux intensités sonores en restitue la séduction essentielle. Grazie Maestro !

 

 

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