Hymel contre-attaque

La Damnation de Faust - Paris - Paris (Bastille)

Par Alexandre Jamar | dim 27 Décembre 2015 | Imprimer

Cela fait bientôt deux semaines que La Damnation de Faust dans la mise en scène d’Alvis Hermanis froisse le public de l’Opéra de Paris. En témoignent tout simplement les copieuses huées à l’entracte et une critique plutôt incendiaire envers l’artiste letton à l'actualité peu clémente. Certes, il y a des faiblesses dans cette transposition de Faust et de son voyage avec Méphistophélès à l’ère des conquêtes spatiales. L’apparition du robot Curiosity est plus ridicule que touchante, les mouvements convulsifs à certains endroits de la chorégraphie peuvent agacer, et la danse finale façon gymnastique de gériatrie est une question de goût.

Mais si l’on oublie un temps tous ces « détails », le travail du metteur en scène n’est pas si abscons que cela : faire de Faust ce philosophe en quête de savoir et de connaissance, un astrophysicien à la recherche de la particule de Dieu et d’une vie au-delà de la Terre (personnifié par Stephen Hawking) semble tout à fait légitime. Méphistophélès n’emmène plus Faust à travers l’Europe mais à travers l’espace – ici aussi, c’est compréhensible.

Le décor, épuré mais élégant, sert avant tout de surface pour projeter les (très belles) images de Katrīna Neiburga, qui a bénéficié pour celles-ci du soutien de la NASA, en allant également piocher dans le film Microcosmos. A chaque fois, la vidéo souligne le livret, comme dans l’Invocation à la nature ou lors du premier monologue de Faust, rendant ainsi aux différentes scènes leur vigueur ou leur poésie onirique (car oui, une baleine et des méduses peuvent être poétiques).

Ce qui dérange probablement dans le concept de la mise en scène de Hermanis, c’est son application pratique. Comme dit plus haut, il est tout à fait possible, voir même évident au XXIe siècle de faire de Faust un astrophysicien. En revanche, incarner ce scientifique par Stephen Hawking et la soif de savoir par l’expédition Mars One l’est déjà moins. En effet, en plaquant l’idée de Faust et de la libido sciendi sur le scientifique britannique et sur le projet de mission sur la planète rouge, Hermanis cloue le mythe intemporel à une réalité physique qui l’est déjà bien moins. Car si Hawking est sans aucun doute un génie moderne, le mythe de Faust en se référant explicitement à lui perd en universalité. Quant à Mars One, le projet ressemble déjà à un pétard mouillé faute de fonds, ce qui rend le travail de Hermanis involontairement ironique. Il n’en reste pas moins que ce parallèle fait sens, repose sur un concept solide et que l’esthétique  reste propre sans jamais céder à la tentation du vulgaire (ou presque jamais, Curiosity ressemblant vraiment trop à WALL-E pour être pris au sérieux).


© Felipe Sanguinetti / OnP

Mais passons à la musique et aux chanteurs. La principale « curiosité » (excusez le jeu de mot) de la représentation est la performance du ténor américain Bryan Hymel. Soyons juste : passer après Jonas Kaufmann est un défi dans lequel un ténor, si bon soit-il, est attendu au tournant. La voix du jeune chanteur est belle, propre et saine, mais elle manque malheureusement encore un peu de rondeur pour emplir une salle aussi ingrate que celle de l’Opéra Bastille. Il faut donc attendre la quatrième partie et son « Nature immense » pour que Bryan Hymel puisse déployer suffisamment son talent sans être couvert par l’orchestre pour le moins fourni de Berlioz. Le problème est double lorsque le ténor se retrouve encadré de la Marguerite de Sophie Koch et du Méphistophélès de Bryn Terfel. Il peine un peu à se faire entendre mais a au moins le mérite de ne jamais forcer l’émission. Quant au français, il est tout à fait honorable, parfois un peu trop châtié et donc un peu lourd à digérer, mais cela est tout à fait pardonnable dans le livret de la Damnation. C’est en revanche du côté de la présence scénique que cela devient frustrant. La musique de Berlioz, à mi-chemin entre monumentalité de l’oratorio et romantisme tortueux d’un Sturm und Drang tardif offre une quantité d’occasions au ténor de se montrer sous ses émotions les plus fortes. Et pourtant, la présence de Bryan Hymel est assez triste. Tout baigne dans une mélancolie doucereuse, mais lasse, sans force dramatique : Faust s’ennuie et le public un peu aussi.

Edwin Crossley-Mercer reste un Brander au timbre de voix agréable et à la présence sympathique mais qui pourrait jouer d’avantage la carte du « rustique », principale caractéristique du personnage. Sophie Koch est une Marguerite très sûre, qui inspire toute la compassion nécessaire lors de ses deux romances. Le français est comme toujours parfait, la voix ronde, les aigus clairs et émis sans forcer. Mais la grande réussite de cette distribution reste le Méphistophélès de Bryn Terfel. Le personnage sait se montrer rugueux, peu aimable, comique ou machiavélique, alliage idéal pour incarner le diable tantôt tout puissant, tantôt blagueur.

La direction de Philippe Jordan cisèle à merveille chaque trouvaille d’orchestration de Berlioz. Ce soin du détail permet une lecture précise de la partition : l’orchestre ne s’embourbe pas, ce qui est souvent le danger chez les effectifs fournis du compositeur.

A la sortie, on se pose encore beaucoup de questions : Hawking est-il le Faust du XXIe siècle ? Berlioz rêvait-il de conquête spatiale ? Quel est le mode de reproduction des méduses ? Nous ne sommes pas là pour y répondre, mais ce spectacle a au moins le mérite de les soulever et d’être musicalement servi comme il se doit. Rappelons-nous dernièrement l'édito de Philippe Jordan à l'ouverture de saison, qui cite le poète Stefan George : « Je ressens l'air de nouvelles planètes ». Nous y sommes.

 

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