Le retour de l'age d'or

La Forza del destino - Londres (ROH)

Par Jean Michel Pennetier | dim 24 Mars 2019 | Imprimer

Triomphe total pour l'un des spectacles les plus attendus de la saison, et qui s'est révélé à la hauteur des attentes les plus folles de la  « lyricosphère ». Avec cette Forza del Destino, le Royal Opera démontre qu'il est encore possible de monter des représentations verdiennes dignes de l'âge d'or et offre l'un des spectacles les plus puissants de la saison.

Pour ses débuts en Leonora, Anna Netrebko offre un matériau somptueux, avec un timbre moelleux et un ambitus incroyable. Le plus étonnant n'est même plus sa capacité à darder des aigus ou à les émettre piano, mais à conserver une homogénéité remarquable sur toute la tessiture, avec un bas médium sonore et des graves parfaitement naturels. Attentive à l'interprétation, le soprano russe sait également faire un sort au texte par la seule magie de la voix : son « Padre, signor » commence comme révolté pour finir dans la soumission, « Son giunta » est d'une lassitude fataliste. Pas de pianissimi, mais des piani parfaits, notamment celui de son dernier air, sur « In van la pace », miraculeux. Après son annulation à la répétition générale, la présence et la santé de Jonas Kaufmann avait une fois plus été l'objet des pires spéculations. Le ténor allemand s'est révélé cet après-midi dans une forme exceptionnelle, alternant les notes données à plein poumons, particulièrement stimulantes, les diminuendi ou les messe di voce les plus subtils, sans ne jamais sombrer dans une démonstration technique. L'exécution musicale est au service d'une interprétation vibrante et émouvante, sans hédonisme mal venu. Kaufmann sait ainsi représenter les deux facettes du personnage, tour à tour ombrageux et fataliste. Ces deux artistes n'ont malheureusement pas souvent l'occasion de chanter ensemble puisqu'ils se séparent à la fin du premier acte pour se retrouver dans la scène ultime du dernier ! 

Ludovic Tézier est aujourd'hui au faîte de son art et on mesure le chemin parcouru par ce chanteur au fil des années. Sa grande scène « Urna fatale » est un superbe moment de chant verdien qui nous fait vite oublier quelques raucités dans l'aigu, déjà notées lors de son Simon Boccanegra parisien. Scéniquement, son Carlo est un monstre froid, arrogant et détestable. Les trois duos ténor et baryton témoignent d'une exceptionnelle alchimie entre les deux artistes, parfaitement appariés et font partie des nombreux moments anthologiques de la représentation. On espère vivement que ces deux chanteurs auront bientôt l'occasion de chanter à nouveau ensemble.

Le vétéran Ferruccio Furlanetto, en grande forme vocale, campe un Padre Guardiano sonore et plein d'humanité, à la projection inaltérée. Mezzo sopranisante, Veronica Simeoni peut surprendre un auditeur qui aurait en mémoire des Preziosilla à la voix de bronze telles que Cossotto, Verrett ou Bumbry, capables de graves profonds, mais aussi de vocalises jusqu'au contre-ut. Puisqu'apparemment il faut pour l'instant faire son deuil de ce type de voix, la chanteuse italienne offre ici une alternative intéressante, avec un grave certes faible,  une moindre puissance vocale que le reste du plateau, mais une belle aisance dans le registre supérieur, qui lui permet d'offrir des appoggiatures inédites dans les aigus du « Rataplan ». La chanteuse, très sollicitée dramatiquement par la mise en scène, se révèle également danseuse très à l'aise. Alessandro Corbelli est tout simplement impayable en Fra Melitone, et la voix est restée incroyablement fraîche. Robert Lloyd garde une certaine dignité malgré le poids des ans. On retrouve avec plaisir Roberta Alexander, autrefois habituée aux premiers rôles, et qui campe une Curra efficace. Le Trabuco de Carlo Bosi est bien chantant et idéalement joué. Les choeurs, très sollicités également par la mise en scène, sont excellents de bout en bout.


© Bill Cooper

La direction d'Antonio Pappano maintient la tension tout au long de ces quatre heures de spectacle, malgré des tempi paradoxalement plutôt lents (on est très loin de Toscanini pour l'ouverture, ou encore de Mitropoulos). Il propose au contraire un orchestre en lévitation, avec une sonorité claire qui donne la priorité aux cordes sur les cuivres. Il obtient un remarquable fondu entre l'orchestre et le plateau vocal, dans une symbiose quasiment mystique. Cette Force du destin est sourde, latente, impalpable autant qu'implacable, très loin des versions traditionnelles, généralement extraverties.

Cette direction est au diapason de la vision pessimiste et noire de Christoph Loy. Les décors sont sobres mais efficaces, l'action légèrement transposée à une époque moderne indéterminée. Loy expose sobrement la guerre, avec ses prostituées, ses balles perdues, ses profiteurs, ses moments où la vie reprend inexorablement le dessus… Durant l'ouverture, Loy pose les principes du drame à travers quelques scénettes. Enfants, Leonora, Alvaro et Carlo jouent à mimer une Pietà, Alvaro figurant le Christ dans les bras d'une Leonora travestie en Vierge Marie. Plus loin, Carlo se pose en gardien intraitable, empêchant les deux autres jeunes enfants de faire l'école buissonnière. L'influence du culte de la Vierge sur Leonora est constante, matérialisée par une statue de celle-ci qui sera présente à plusieurs reprises. Alvaro et elle vivent ainsi leur existence comme un martyre, dans un parallélisme d'autant plus frappant qu'ils ne se côtoient plus jusqu'à la scène finale, dépourvue comme il se doit de rédemption. On pourrait presque parler des Contes de l'amer Loy, n'étaient les scènes de masse successives des actes III et IV. La scène de Melitone est traitée avec bouffonnerie mais sans excès. Celle qui la précède, avec son « Rataplan », qui est un des tunnels de l'ouvrage il faut le reconnaitre, est magnifiquement dirigée. Preziosilla devient une sorte de meneuse de revue emmenant tous les convives de l'auberge dans une frénésie délirante, avec une chorégraphie digne d'une revue du Lido. La scène est tellement bien jouée et dansée que son absurdité ne frappe même pas l'esprit et elle reçoit fort justement une ovation du public. Ce spectacle magistral dû aux talents d'une équipe internationale nous aura fait un temps oublier le Brexit. 

 

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