Violetta sur les réseaux sociaux

La traviata - Paris (Garnier)

Par Christian Peter | jeu 12 Septembre 2019 | Imprimer

C’est un accueil triomphal que le public de l’Opéra Garnier a réservé au rideau final à l’ensemble des protagonistes de cette nouvelle production de La traviata à l’exception du metteur en scène et de son équipe qui ont dû essuyer quelques huées vite noyées sous les applaudissements.

Il faut dire que Simon Stone nous a servi une version « branchée » de l’opéra de Verdi, en situant l’action de nos jours et en faisant de Violetta une star médiatique, une sorte de Kim Kardashian, égérie d’une marque de parfum, qui consulte régulièrement le nombre de ses « followers » sur ses comptes Facebook ou Instagram dont les pages sont projetées en grand sur les hémicycles placés sur une tournette, qui servent de décor. Sont également projetés les SMS qu’elle échange avec sa mère, Flora, son médecin et plus tard Alfredo et son banquier. On apprend ainsi que son cancer a récidivé ce qui ne l’empêche pas de fumer comme un pompier pendant tout le premier acte, et, plus tard, qu’elle est dans une mauvaise passe financière. Nous aurons droit également aux affiches publicitaires de son parfum et aux gros titres des journaux à scandale qui commentent sa liaison avec Alfredo. Le premier acte se situe dans une boîte à la mode où le Champagne coule à flots, Puis Violetta sort et se retrouve dans une ruelle où des fêtards fument devant des poubelles. C’est là qu’Alfredo la rejoint pour lui déclarer sa flamme, Après quoi elle quitte les lieux en Uber dans une superbe voiture blanche avant de chanter « Ah ! fors’è lui » en traversant la place des Pyramides pour se retrouver devant un kebab où elle achète de quoi calmer une petite faim. Au deuxième acte Alfredo interprète son air en écrasant du raisin, les pieds nus dans un baquet, Giorgio Germont surprend Violetta en train de traire une vache, puis ils chantent leur duo devant une petite chapelle à plusieurs mètres l’un de l’autre sans savoir quelle attitude adopter. La fête chez Flora est une soirée costumée libertine avec pour décor des tubes de néons multicolores représentant des corps nus en train de copuler de toutes les manières possibles. Au dernier acte nous sommes dans un hôpital où Violetta reçoit sa chimio avant de revenir sur les lieux qu’elle a traversés au début et finir par disparaître dans une ouverture étroite entre deux décors d’où s’échappent d’épais nuages de fumée.

Passée la surprise du premier acte qui en met plein la vue et fonctionne somme toute plutôt bien, le spectacle s’enlise à partir du deux et tourne à vide comme la tournette dont les grincements finissent par agacer, le metteur en scène n’ayant pas su exploiter efficacement jusqu’au bout son idée de départ, accumulant les détails inutiles voire sordides. Dommage.

Fort heureusement sur un plan musical nous sommes à la fête. Notons que la partition est donnée dans sa quasi intégralité, en particulier pour Violetta qui chante les deux couplets de « Ah fors’è lui » et de « Addio del passato ». Alfredo et son père chantent leur cabalette respective sans toutefois les doubler.

Au pupitre Michele Mariotti se plait à mettre en valeur certains détails de l’orchestre que l’on n’entend pas habituellement, sa direction aux tempos souvent rapides fait ressortir les contrastes entre les différents tableaux. Excellente prestation des chœurs malgré quelques décalages qui devraient s’estomper par la suite.

Des seconds rôles tous impeccables, citons le Baron Douphol sonore de Christian Helmer, le Gastone élégant de Julien Dran et le Marquis d’Obigny jovial de Marc Labonnette. Thomas Dear est un Docteur Grenvil à la voix profonde et Marion Lebègue campe avec conviction une Annina attachée à sa maîtresse. Dotée d’un timbre charnu, Catherine Trottmann propose une Flora d’une grande sensualité tant sur le plan scénique que vocal.

En Germont père, Ludovic Tézier donne une magistrale leçon de chant verdien. A cet égard son « Di provenza il mar il suol » est en tout point remarquable, la voix est homogène et bien projetée, le legato est souverain et le style accompli. La cabalette qui suit ne manque pas de panache.

Benjamin Bernheim trouve en Alfredo un rôle à la mesure de ses moyens. La voix est large et remplit sans peine tout le théâtre, de plus le ténor possède une dynamique qui lui permet de nuancer sa ligne de chant avec bonheur. Le registre aigu est émis avec facilité mais l’ut à la fin de « Oh mio rimorso » est prudemment esquivé. Son duo final avec Violetta est particulièrement émouvant.

Enfin Pretty Yende effectue une prise de rôle réussie comme le confirme l’ovation debout à laquelle elle a eu droit à la fin de la représentation. Certes, la voix n’est pas grande mais à Garnier elle parvient à passer la rampe. Le premier acte, adapté à sa tessiture, ne lui pose aucun problème, « Ah fors’è lui » tout en demi-teintes fait mouche et le « Sempre libera », éblouissant, s’achève sur un mi bémol sonore et bien tenu. Au deux elle tient crânement tête à Tézier et met le public dans sa poche avec un « Dite alla giovine » chanté sur un fil de voix. Si l’on aurait aimé un « Amami Alfredo » plus large et plus dramatique, saluons la sagesse de l’artiste qui à aucun moment ne force ses moyens et finit par convaincre tout à fait dans une scène finale particulièrement bouleversante. Sa prestation à n’en pas douter, ira en se bonifiant au fil des représentations.   

 

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