Deux Violetta ne valent pas mieux qu’une

La traviata - Saint-Céré

Par Charlotte Saulneron-Saadou | jeu 11 Août 2016 | Imprimer

Les remparts du Château de Castelnau ont de quoi impressionner, posés au-dessus des paysages étendus du plateau du Haut Quercy. Maître des lieux d’un soir, le directeur artistique du festival de Saint-Céré, Olivier Desbordes, veille à l’accueil de chacun, fort d’une prévenance constante. Etre à la hauteur de ce lieu unique et du plus célèbre des opéras qu’est La traviata : quel défi !

Tel l’insolite prélude de Verdi qui évoque l’histoire de l’héroïne dans l’ordre chronologique inversé (la déchéance, l’amour puis la désinvolture), Violetta apparaît à l’agonie. Sur le papier, l’idée de Benjamin Moreau et Olivier Desbordes est excellente avec une Violetta narratrice qui se remémore sa vie, à droite des spectateurs, trop faible pour se lever de son lit ; et une Violetta muette, au centre de la scène, s’étourdissant des affres de la fête et des apparences. L’une lucide, l’autre insouciante … Mais l’approche des deux metteurs en scène présente in fine de nombreux défauts une fois mise en pratique sur le plateau.


 © Nelly Blaya

Confinée dans sa chambre et privée d’interaction avec les autres chanteurs, Burcu Uyar (Violetta mourante) fixe la caméra qui projette en direct son image en gros plan sur un grand écran disposé derrière la scène. Son unique déplacement l’amènera derrière son double, sans regard échangé. Pour centraliser l’attention sur la courtisane, le plateau se fige à chacune de ses interventions avec pour conséquence lors du célèbre brindisi  et du duo d’amour avec Alfredo au premier acte (« Un di, felice, eterea ») une grande sensation de vide. Ce parti pris limite également le chant de la soprano qui ne peut déployer une palette de couleurs musicales très variées. Nonobstant la faiblesse de projection de sa voix tout au long du premier acte, Burcu Uyar démontre précision et longueur de souffle dans son grand air, cabalette incluse, avec un contre- mi bémol tenu sans aucune défaillance. Les deux autres actes plus lyriques lui permettent de mieux s’épanouir, notamment dans l’« Addio del passato » où la jeune interprète fait preuve d’une belle expressivité. En parallèle, la pantomime de Fanny Aguado (Violetta muette), inspirée des films muets dont Olivier Desbordes raffole, souffre d’un manque de générosité, la danseuse tournant trop souvent le dos au public pour que celui-ci se connecte réellement à elle. Le choix, enfin, d‘un unique décor et de costumes très épurés aurait pu être judicieux puisque le lieu semble se suffire à lui-même. Mais les chapeaux fantaisistes, les perruques XVIIIe et les maquillages des Pierrot et Colombine de Pascale Fau qui remplacent les gitanes et les toréadors n’amèneront pas plus de chaleur et de mouvement.

Est-ce l’absence d’interaction avec Burcu Uyar ? Dans le rôle d’Alfredo, Julien Dran propose une prestation honorable mais un peu terne. Christophe Lacassagne (Germont) reste l’élément fort de la troupe grâce à une projection qui fait mouche. La voix, brillante dans l’aigu, possède des graves solides et sonores. La diction est excellente et la ligne de chant tenue malgré quelques attaques imprécises et des voyelles parfois un peu fermées. Le baryton brille particulièrement dans « Pura siccome un angelo » où il arrive à transcender les difficultés scéniques alors que Violetta ne se trouve même pas dans son champ de vision.

La disposition de l’orchestre allégé d’Opéra Eclaté (17 musiciens) sur le côté gauche du public complique la direction de Gaspard Brécourt. La disposition scénique avec Violetta de l’autre côté du plateau, tournée vers la caméra et couchée dans son lit, entraîne inévitablement quelques décalages. La théâtralité du chœur et de l’orchestre ainsi que les contrastes saisissants de la musique de Verdi, tantôt déferlante tantôt empreinte de plénitude, sont les grands absents de la soirée.

 

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