Miroir aux violettes

La Traviata - Strasbourg

Par Laurent Bury | ven 11 Décembre 2015 | Imprimer

En affichant La Traviata en ce mois de décembre, l’Opéra du Rhin s’assure quelques salles pleines. C’est en effet le genre de titre qui attire un public très large, désireux d’entendre ces tubes lyriques qu’il connaît au moins grâce à la publicité ou au cinéma. Mais pour un metteur en scène, que faire de La Traviata ? Impossible de tourner complètement le dos au susdit grand public, mais pour un tel pilier du répertoire, l’amateur attend, lui, un vrai regard sur l’œuvre, une vision un tant soit peu personnelle. Pris entre deux feux, Vincent Boussard ne satisfait qu’en partie les attentes. Comme toujours, le spectacle qu’il règle est assez séduisant. Dans le décor unique que Vincent Lemaire inscrit dans un cadre de guingois, tout se passe devant un vaste miroir déformant, avec pour tout mobilier un piano à queue sur lequel Violetta passera le dernier acte, comme échouée : belle image, certes, mais dont la pertinence n’est pas garantie. Les costumes de Christian Lacroix contribuent aussi beaucoup à combler l’œil : alors que tous les hommes sont en noir, habit et haut de forme, les dames déclinent tout un nuancier de rouges et arborent tous les styles d’un large XIXe siècle, de la crinoline à la tournure, de la grande horizontale à la trapéziste, de la grisette 1830 à la gigolette 1910. Oui, mais voilà : en dehors des apparitions récurrentes d’une petite fille en blanc, la petite Alphonsine Duplessis en personne, censée symboliser la pureté perdue de la Dévoyée, rien ne vient vraiment arracher cette production à son charme illustratif.

Ou plutôt, rien en dehors de la musique et du chant, ce qui n’est déjà pas si mal. Sans fuir la « vulgarité » délibérée de certains passages, Pier Giorgio Morandi impose à l’orchestre des tempos rapides et dirige une version complète de cette partition qui fut longtemps amputée des cabalettes des Germont père et fils au deuxième acte. On entend aussi « A me fanciulla », le deuxième couplet d’ « Ah fors’è lui », important pour le metteur en scène puisqu’il évoque cette fillette que fut jadis Violetta. En revanche, pas de contre-mi bémol extrapolé à la fin du « Sempre libera », soit que le chef ait imposé le strict respect de ce qu’a écrit Verdi, soit que l’interprète s’y soit refusée.

 © Alain Kaiser

On connaît des Traviata à la voix peut-être plus insolente que celle de Patrizia Ciofi, mais la soprano italienne possède mieux que cela : en ces temps d’uniformisation, de standardisation des voix, elle a su imposer un timbre unique, reconnaissable dès les premières notes. Oui, bien sûr, le grave est souvent assourdi, le médium est voilé, et l’aigu a des stridences parfois presque à la limite de la justesse, mais qui ne passerait outre pour voir et entendre une chanteuse qui s’investit aussi pleinement dans un rôle qui n’a plus de secret pour elle ? Sa Violetta est comme une sœur de Lucia, un peu névrosée, un peu crispée par moments, véhémente ou passionnée à d’autres. Dommage qu’à une héroïne aussi expérimentée réponde un Alfredo un peu vert, un peu gauche, malgré la carrière internationale qu’il mène depuis quelques années. La voix de Roberto De Biasio ne manque pas de soleil, mais plutôt de moelleux, et parfois de puissance. Le ténor a du mal à faire vivre son personnage, pris entre deux partenaires qui le dominent de haut. En effet, pour Germont, l’OnR n’a pas fait appel à un baryton en bout de course, comme cela se pratique dans certaines maisons, mais à une voix splendide, celle d’Etienne Dupuis, applaudi ici-même en Zurga. Le Canadien n’a encore que peu de rôles verdiens à son répertoire, en dehors de Posa, mais l’autorité de la déclamation, le mordant des accents et la richesse des couleurs laissent espérer qu’il en abordera bientôt d’autres. C’est un plaisir d’entendre la belle voix sombre de Lamia Beuque dans un rôle non-travesti (de son passage par l’Opéra Studio de l’OnR, on se rappelle notamment un superbe Mazet de La Colombe). Autour d’eux, de nombreux comprimarios à l’italien plus ou moins exotique, dont on détachera le Gaston-Valentin le Désossé de Mark Van Arsdale ou le D’Obigny très fringant de Jean-Gabriel Saint-Martin. Très attendus, puisque leur revient quelques-uns des morceaux les plus célèbres de l’opéra, les chœurs de l’Opéra du Rhin relèvent le défi avec panache, même privés de tout déguisement de cartomancienne ou de toréador pour la fête chez Flora.

 

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