Pétillant et bien frappé

La Vie parisienne - Avignon

Par Fabrice Malkani | sam 27 Février 2016 | Imprimer

Voici plus de dix ans que cette Vie parisienne mise en scène par Nadine Duffaut tourne (et danse) avec succès, suscitant le même ravissement dans son dispositif désormais bien rôdé qui fait alterner la nostalgie du temps qui passe, affiché sur des horloges géantes, la magie des décors d’Emmanuelle Favre et des lumières de Philippe Grosperrin, et la splendeur des costumes de Gérard Audier, mettant en valeur autant les moments de comique débridé que les interrogations plus graves sur le sens de la vie (parisienne). Notre confrère Maurice Salles avait rendu compte des reprises de Toulon en 2013 et de Marseille début 2016. Mais on sait que tout est remis en jeu à chaque représentation, le succès reposant sur l’adhésion des artistes au projet d’ensemble, et restant soumis à divers aléas. C’est la réussite de ce travail d’équipe qui saute aux yeux (et aux oreilles) en cette fin du mois de février à Avignon. Le chef d’orchestre, Dominique Trottein, renforce les contrastes entre les tempi pour donner plus de force à ce grand écart permanent auquel se livre Offenbach entre superficialité et profondeur, faisant chanter les vents dans les moments lyriques pour mieux faire entendre ensuite la rapidité virtuose des cordes dans les mouvements de danse et la ponctuation sonore des cuivres.

Pourtant, quelques complications sont survenues durant les semaines qui ont précédé la représentation. Armando Noguera, initialement prévu dans la distribution, ayant dû annuler sa participation, c’est Christophe Gay qui a repris avec brio le rôle de Raoul de Gardefeu alors qu’il interprétait Bobinet à Marseille début janvier. Puis la défection toute récente de Pierre Doyen pour cause de maladie a entraîné son remplacement quasiment en dernière minute par Guillaume Andrieux, naguère encore Raoul de Gardefeu à Strasbourg mais qui avait déjà joué et chanté Bobinet à Toulon. C’est donc à la suite d’une sorte de chassé-croisé qu’il reprend ce rôle ici, avec bonheur et un savoir-faire consommé. L’un comme l’autre sont également convaincants en acteurs et en chanteurs, soucieux d’une belle diction de la langue française – ce qui est d’autant plus appréciable que les dialogues ne sont pas modernisés et reprennent le texte de la version de censure de 1866 (édition critique de Jean-Christophe Keck), parfois alambiqué mais devenu involontairement comique, dans lequel « J’étais l’amant de Métella », par exemple, devient : « J’étais un peu plus que du dernier bien avec Métella ».

Pétillant et bien frappé, à l’image des bouteilles géantes de champagne qui défilent un moment sur la scène, le spectacle bénéficie de la présence charismatique d’un caméléon polyglotte en la personne du ténor Florian Laconi, qui, cumulant les rôles du Brésilien, de Frick et de Prosper, joue en définitive cinq rôles (puisque le bottier Frick devient le major de la table d’hôte et que Prosper s’improvise Adhémar de Manchabal – ou prince Patapoff dans la version originale). D’ailleurs, comme si cela ne suffisait pas, le Brésilien, sorti d’une malle au trésor comme un diable de sa boîte pour se lancer sans détour dans l’air périlleux « Je suis le Brésilien, j’ai de l’or » (chapeau !), après avoir troqué sans difficulté son accent sud-américain pour l’accent allemand dans son duo avec la gantière, apparaît dans les dernières scènes en costume de maharajah.

À ses côtés, Clémence Tilquin est une gantière charmante, déjà distinguée avant que d’être veuve d’un colonel, dotée de toute l’aisance vocale requise pour ses propres métamorphoses, délurée dans l’air du gant puis romantique dans son rondeau « Autrefois plus d’un amant », éplorée ensuite avant la tyrolienne et déchaînée en « Parisienne armée en guerre ».

On ne peut dire que du bien de Marie-Adeline Henry en Métella coquette à souhait et pourtant touchante, magistrale dans le rondeau « Vous souvient-il, ma belle », d’Amélie Robins, Pauline émouvante autant que résolue, d’Ingrid Perruche qui donne à la baronne de Gondremarck autorité et sensibilité derrière la nécessaire caricature. Les voix sont belles, les rôles sont habités et en même temps comme tenus à distance, le texte devenant en revanche peu compréhensible dès que l’on passe des passages parlés aux paroles chantées, qui gagneraient à être mieux articulées et projetées, notamment en raison de l’absence de surtitres.

À l’inverse, certains sont ici – et cela tient aussi au genre particulier de cet opéra-bouffe –, meilleurs comédiens que chanteurs, ainsi Lionel Peintre en baron de Gondremarck et Jean-Claude Calon en Urbain et Alfred. Dans des rôles absents de la version en quatre actes de 1873, Jeanne-Marie Lévy campe une attachante et irrésistible Madame de Quimper-Karadec, tandis que Violette Polchi se taille un franc succès en Mademoiselle de Folle-Verdure. On ne peut citer chacun des interprètes de l’abondante distribution mais toutes et tous contribuent à la réussite de ce travail d’équipe, qui s’achève par un cancan endiablé où brillent les artistes acrobates Erica Bailey et Eddy Thébault dans une chorégraphie signée Laurence Fanon.

 

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